Forum Opéra / 10 avril 2026 / Tania Bracq
Glitter and be gay ?
L’opéra de Rennes, dans le cadre foisonnant du festival Mythos, accompagne en ce début de printemps, le projet tout à fait original autour du métier d’artiste lyrique de la compagnie l’unijambiste : Soprane.
David Gauchard, son directeur artistique, connaît bien le monde de l’opéra qu’il a mis en scène à plusieurs reprises. Il s’oriente depuis quelques années vers un théâtre documentaire qui fonctionne par collectage. L’univers des modèles vivants avec Nu, le parcours d’artiste et de malade du jongleur Martin Palisse atteint de mucoviscidose avec Time to tell. Ce nouvel opus s’inscrit dans le même cheminement.
Sur un plateau dépouillé se détache un tapis rond aux efflorescences abstraites à la Sonia Delaunay crée par Eva Taulois, écho flou et inversé du plafond peint de l’opéra. Un cube miroir accentue ce jeu de reflet. Dans cette sobre scénographie se dit déjà l’essence du spectacle : passer à travers le miroir, derrière les ors et le décorum pour donner à entendre la parole de ces divas qui sont femmes, artistes pétries de doute, au parcours parfois chaotique et souvent courageux.
Seule en scène, un casque sur les oreilles pour écouter avant de restituer en direct les témoignages qu’Emmanuelle Hiron a recueilli depuis deux ans, Jeanne Crousaud prête sa belle présence à toutes ces chanteuses choristes ou solistes, célèbres ou non, en début ou en fin de carrière. Elle donne à entendre codes, clichés, ivresses comme difficultés de cet emploi exigeant. Elle ne cherche pas à singer une personnalité ou une autre, mais avec beaucoup de naturel et de sobriété, souligne plutôt combien, dans ce kaléidoscope de parcours et de sensibilités, s’impose une humanité commune, forte et blessée.
C’est dans ce même esprit que la chanteuse interprète à cappella des extraits musicaux traversant quatre siècles du répertoire de Claudio Monteverdi à Isabelle Aboulker. Délicatesse des nuances, du flamboyant jusqu’au murmure, l’auditeur voudrait écouter plus longuement le timbre « nacré » de l’interprète qui s’offre même le plaisir de lancer quelques mesures d’un rôle dont elle rêve mais qui n’est pas tout à fait dans sa tessiture, laissant le public octavier à sa place les contre-fa de la Reine de la Nuit.
Car tout n’est pas sombre dans Soprane et l’ironie affleure souvent comme lorsque le « je t’aime » d’Isabelle Aboulker illustre la cruelle hypocrisie du milieu.
L’essentiel des contrepoints musicaux, dépouillés dans leur exposition sans accompagnement, disent surtout combien tout est fragile, intime dans la technique lyrique ; souffle, justesse dans leurs limites deviennent outils pour évoquer cet art de funambule qu’est le chant. « Glitter and be gay », « Lascia ch’io pianga » ne semblent plus porter les émotions d’un personnage mais exprimer les affects de l’artiste elle-même.
Jeanne Crousaud sert merveilleusement un propos intelligent et nuancé, qui dépeint, sans démonstration outrancière, l’envers du décor de ce métier « collectif et solitaire, grisant et éreintant, glorieux et précaire, magnifique et dérisoire » évoqué par Matthieu Rietzler dans le programme de salle.
Après sa création l’opéra de Rennes, Soprane est à découvrir au théâtre du train bleu tout au long du festival Avignon off 2026 avant de multiples reprises déjà programmées dans le réseau des Scènes nationales. l’Estive, Scène nationale de Foix et de l’Ariège ouvrira le bal les 5 et 6 novembre, avant l’Archipel, Scène nationale de Perpignan le 8, le Cratère, Scène nationale d’Alès les 17 et 18 novembre, le MA, Scène nationale de Montbéliard les 2, 3 et 4 décembre, le théâtre Molière, Scène nationale Archipel de Tau le 6. En 2027 prendront leur tour, le théâtre de Saint Quentin en Yvelines les 5, 6 et 7 janvier, le théâtre de Saint Lô le 9 et enfin le Parvis, Scène nationale de Tarbes-Pyrénées le 20 avril 2027.
Coups d’Oeil / 9 avril 2026 / Jean-Christophe Brianchon
Créée au Festival Mythos de Rennes, cette pièce de Jeanne Crousaud, David Gauchard et Emmanuelle Hiron est l’histoire de celles qui se rêvaient chanteuses. Des récits qui, tissés ensemble, dessinent les contours de vies parfois déçues mais toujours heureuses.
Il y a Sophie, Montserrat, Anna, et tant d’autres. Les noms de celles qui se rêvaient chanteuses, présentés sur des cartons disposés au sol mais toutes incarnées par Jeanne Crousaud, brillante soprano et merveilleuse comédienne. Deux talents qui d’emblée résonnent sous les hauteurs de l’Opéra de Rennes, quand elle arrive sur scène pour chanter d’abord, avant d’enfiler son casque pour se faire caisse de résonance de la parole de ses sœurs de destin.
Des paroles en vrac qui, mises bout à bout, racontent ces vies de passion. D’abord les rêves d’enfance, puis les doutes, et enfin la réalité. Celle du métier qui casse parfois. Abime, quand les sopranos sont réduites par le regard étriqué de certains, qui ne voient leurs rôles qu’à travers le prisme de l’idiotie supposée de leurs personnages. Blesse, aussi, quand les interprètes qui sortent du lot par leur style, leur façon d’être ou leur sexualité, sont aussitôt écartées du circuit. Et fatigue enfin, beaucoup, alors que les mères doivent conjuguer nuits courtes et journées longues. Des vies sombres parfois, mais lumineuses tout de même. C’est ce que disent aussi les récits de la trentaine d’artistes lyriques, agencés intelligemment par Emmanuelle Hiron pour nourrir le propos et faire théâtre, pas seulement documentaire.
Chanter, ou comment toucher le sublime
Une lumière intérieure et symbolique qui tient non seulement à la satisfaction d’exercer, mais aussi à la force du chant. Parfois plus que la parole et les mots dont elle est faite, celui-ci caresse le beau et embrasse le sublime comme nul autre medium. C’est aussi ça, alors, la vie de soprano : une existence pleine de soubresauts, certains plus durs que les autres, mais au contact du beau. Ce n’est pas rien et c’est ce qu’indiquent sobrement les belles lumières de Didier Martin et la scénographie de David Gauchard.
Au plateau, sobre, une tache de couleur. Comme un arc en ciel qui navigue sur une mer noire. Sur son esquif multicolore, Jeanne Crousaud navigue une heure durant sur l’océan de ces vies qui tanguent, mais arrivent toujours à destination. Une tâche de vie qui la protège avant d’en sortir enfin pour se dévoiler, elle. Sur une autre tonalité, un autre jeu qui laisse voir l’éventail de la comédienne et le ventre de la femme. Reprenant les paroles de Händel, la soprano chante un instant le « cruel destin » d’Almirena dans Rinaldo. Un destin que le personnage « pleure » avant de « soupirer » une fois la liberté retrouvée. C’est d’ailleurs cela que semble nous dire le spectacle in fine. De la douleur peut-être, mais de celle qui « brise les liens qui entravent », comme le dit encore le compositeur.
Olyrix / 8 avril 2026 / Véronique Boudier
Reines de la nuit : Soprane en pleine lumière à l’Opéra de Rennes
À l’invitation de l’Opéra de Rennes et dans le cadre du Festival Mythos, le metteur en scène David Gauchard conçoit avec la soprano Jeanne Crousaud un spectacle sous la forme d’un seule en scène dédié au métier de chanteuse lyrique, intitulé « Soprane ».
Une scène dépouillée, un cube pour tout décor, des prénoms féminins écrits sur des affichettes, et au centre, une artiste qui s’improvise passeuse de voix et d’émotions. Soprane n’a rien d’un récital ordinaire : ici, la soprano, armée d’un casque et d’une bonne dose d’autodérision, interprète en direct les témoignages d’une dizaine de ses consœurs. Jeanne Crousaud, seule sur scène, fait défi(l)er le métier de chanteuse lyrique comme les perles d’un collier, parfois précieuses, parfois… un peu moins. Loin des strass, la chanteuse devient tout à la fois voix, témoin et miroir. Autant dire qu’ici, la reine de la nuit a troqué sa cape pour un casque, afin de transmettre les récits de ses pairs, avec parfois plus de cynisme que de larmes. À la fin, libérée du casque, Jeanne Crousaud livre son propre parcours, glissant au passage un hommage tendre à son père, directeur technique de nombreuses salles de spectacles, et à sa mère, danseuse. Et si le public, lui, ne sait pas toujours distinguer une colorature d’une lyrique, peu importe : il embarque, riant ou ému, dans ce voyage au pays des sopranes.
L’efficacité de la mise en scène tient également dans l’écriture et la direction d’actrice (pensées par Emmanuelle Hiron) : chaque détail est ciselé, chaque intention pesée. Le public ne boude pas son plaisir et semble vivre, par procuration, les montagnes russes émotionnelles du métier. Jeanne Crousaud jongle entre les interviews et explore des thèmes tout aussi variés que ses aigus : échauffements vocaux et hygiène de vie, concours (ah, le CNSM et ses jurys impitoyables), coulisses du métier (doublures, chœur), rêves (de rôles, de lieux), carrière jonchée d’embûches, préjugés coriaces, critiques assassines ou public intransigeant. Sans oublier MeToo, mais aussi la gestion de la maternité – parce que oui, une soprano peut conjuguer contre-fa et biberon –, ou encore la question existentielle : chante-t-on pour plaire ou par sincérité ?
Le choix des airs illustrant la progression du spectacle est toujours approprié. En guise de mise en bouche, l’air « Glitter and be gay » (Candide, Bernstein) n’est certainement pas choisi au hasard, avec cette « parodie » sophistiquée de l’opéra où le rôle de Cunégonde est conçu pour une voix maîtrisant les exigences techniques et expressives du bel canto. L’air fait aussi allusion à l’air des bijoux de Gounod (associé à une célèbre Castafiore) et incarne l’idée d’être brillante et joyeuse, une caractéristique fréquemment attendue chez une soprano dans de nombreux rôles.
Les airs baroques tels que « Lascia ch’io pianga » de Haendel ou « Lamento della ninfa » de Monteverdi mettent en valeur l’expressivité et la subtilité pour transmettre des émotions fortes comme la douleur ou la vulnérabilité féminine. Et quand la soprano éperdue chante « Je t’aime » d’Isabelle Aboulker, difficile de ne pas voir l’allusion aux chefs un peu trop entreprenants.
Pour conclure ce spectacle, l’air emblématique du Voldemort de La Flûte enchantée : celui de la Reine de la nuit, version abrégée, entre fureur et amusement, afin de rappeler que la vie d’une soprano, c’est aussi savoir rire de soi-même, même à 2.000 Hertz.
La voix de Jeanne Crousaud, performeuse hors pair, maîtrise toutes les nuances, du murmure à la rafale de décibels. A cappella, une technique sans faille pour assurer justesse et compréhension, elle capte les moindres inflexions jusqu’à dévoiler des pianissimi sublimés par cette absence d’accompagnement. Les vocalises fusent, les « Je t’aime » explosent, la voix s’assombrit dans le medium lorsqu’elle crie vengeance, s’illumine lorsqu’elle fait chanter le public sur la vocalise de la Reine de la nuit (une octave en dessous tout de même). Comme dans les Proesies de Francesco Filidei même confinées : là aussi, elle règne… mais pas forcément la nuit.
Un spectacle drôle, émouvant, (auto)dérisoire, pudique, qui apprend à accepter l’imperfection car parfois, la vraie Reine de la nuit, c’est celle qui ose chanter… même avec un casque sur la tête et un cube pour trône.
Pour une première, le public curieux venu en grand nombre, apprécie la prestation des artistes et applaudit chaleureusement.
Classykéo / 7 avril 2026 / Pierre Giangiobbe
On ne naît pas soprane, on le devient !
Dans le cadre du Festival Mythos, l’Opéra de Rennes accueille la création « Soprane » de David Gauchard, Emmanuelle Hiron et la chanteuse Jeanne Crousaud : un seul en scène abordant le métier de soprano, à travers des témoignages, mais aussi des airs. Quelques piqûres de rappel s’imposent !
Le saviez-vous ? Les Italiens ne font rien comme nous : alors que le terme « opéra » est masculin en français, eux optent pour le féminin. Et pour se faire parfaitement comprendre, il faut préciser « opera lirica », sinon on pourrait croire que vous parlez d’un tableau ou d’un livre (« opera » signifiant littéralement « œuvre »). Va bene !
Soprane : nom féminin
À l’inverse, le terme soprano est masculin dans la langue de Dante, tout comme alto et mezzo-soprano d’ailleurs : une ambiguïté de genre que les Français se sont empressés de corriger par l’adoption du terme « soprane », résolument féminin. À noter que le mot « soprano » est resté épicène, c’est-à-dire qu’il peut s’employer aussi bien au masculin qu’au féminin. Dans l’usage, cependant, soprano au masculin désigne plus fréquemment un timbre de voix, et soprano, au féminin, une personne. À l’opéra, on peut donc voir une soprano et entendre un soprano. Vous suivez ?
One soprane show
Le spectacle, à mi-chemin entre le récital, la conférence et le reportage, se veut intimiste : mise en scène dépouillée, une seule performeuse, pas d’accompagnement instrumental, ce qui accentue encore davantage le caractère « seule en scène » dans les passages chantés. À travers une série de témoignages (anonymisés), que Jeanne Crousaud écoute à travers son casque audio et restitue en direct, l’audience découvre les dessous d’une profession marquée par une concurrence rude, la pression des auditions, les critiques destructrices, un suivi médical digne de sportifs de haut niveau (mais non remboursé), sans parler du sexisme auquel les sopranes, comme dans toutes les professions exercées par des femmes, sont exposées, qu’il s’agisse de jugements sur leur physique ou de harcèlement.
Un autre thème revenant souvent est celui de la famille : une interrogée témoigne qu’elle ne connaît pas une soprane professionnelle qui n’ait été contrainte de faire passer sa carrière avant sa vie familiale. Une autre raconte avoir vécu le confinement de 2020 comme un soulagement.
Mais le message reste positif, contrasté par une bonne dose d’humour et d’autodérision. Être soprane est également une passion, une vocation, un don de soi, comme l’affirme la professeure de chant Blandine de Saint-Sauveur, seul témoignage directement diffusé.
Le spectacle s’achève par l’aria de la Reine de la Nuit « Die Hölle Rache » (« La vengeance de l’enfer »). Petite revanche prise par l’interprète : elle laisse le public chanter la vocalise du contre-fa. Essayons… hum, hum… Ooo- a a a a a a a a aaaaaaarg- *tousse*
Sceneweb.fr / 7 avril 2026 / Anaïs Heluin
« Soprane », les dessous féminins du chant lyrique
Dans Soprane, la chanteuse lyrique Jeanne Crousaud se fait le porte-voix des femmes qui exercent son métier. Derrière la technique et la beauté, elle révèle les fragilités.
À l’Opéra de Rennes, où il éclot dans le cadre du festival Mythos 2026, l’intimisme de Soprane apparaît dans toute sa force et sa singularité. Sur le vaste plateau où se déploient habituellement de grands ensembles, la chanteuse soprano Jeanne Crousaud, familière du lieu comme de bon nombre des plus fameuses institutions françaises dédiées à l’opéra, se présente comme ni elle ni ses consœurs ne le font jamais, du moins dans ce type de maison. Elle arrive d’abord en soufflant, en s’échauffant les cordes vocales qui, rappellera-t-elle plus tard, sont un muscle. C’est donc à nu, débarrassée des habits et coiffures qui lui sont par ailleurs imposés en tant que figure majeure de l’opéra du fait de sa « pyrotechnie » – le terme est employé par le directeur de l’Opéra de Rennes, Matthieu Rietzler, lorsqu’il présente le spectacle à l’occasion de sa première – que Jeanne Crousaud vient aux spectateurs. Comme pour un opéra, ces derniers occupent à la fois le parterre et les balcons. La chanteuse seule, privée autant d’orchestre que des ornements qui contribuent avec sa voix à la construction de ses rôles, doit donc dans Soprane avoir la puissance de captation de tout un groupe de chanteurs et de musiciens. En cela, créer cette pièce à l’opéra témoigne de la part de Jeanne Crousaud d’un beau courage qui se révèle entièrement justifié.
Si l’échauffement initial se transforme peu à peu en chant, en une interprétation de Glitter and be gay de l’opérette Candide de Léonard Bernstein, ce n’est pas à un travail de soliste classique que se livre ici Jeanne Crousaud. Et pour ne laisser planer là-dessus aucun malentendu, afin d’établir un contrat bien clair avec son public, l’artiste chante Bernstein sans forcer sa voix. Elle s’autorise même des pauses et des répétitions, avant de s’assoir sur un siège carré disposé sur le cercle de couleur qui fait office d’unique élément de scénographie, dans lequel on peut voir une version réduite et abstraite du plafond de l’Opéra de Rennes. Lorsqu’après cette introduction, la chanteuse se coiffe d’un casque et commence à restituer le témoignage qui y est diffusé, Soprane s’éloigne encore davantage de la forme opératique pour se rapprocher du théâtre. Cela sans devenir tout à fait théâtral, le casque garantissant une distance entre la forme et le fond dont la justesse est ici parfaite. Si Jeanne Crousaud a déjà par le passé fait preuve de son intérêt pour des aventures à mi-chemin entre opéra et théâtre – elle joue, par exemple, dans Le Petit Prince et Euphonia de Michaël Lévinas, dans L’Odyssée de Jules Matton ou encore dans La Pastorale de Benjamin Attahir –, elle franchit en la matière un véritable cap.
Pour ce rapprochement avec le théâtre, la soprano bénéficie de l’accompagnement de L’Unijambiste, compagnie qui, depuis plusieurs années navigue entre opéra et théâtre souvent documentaire. Le dispositif que déploie Jeanne Crousaud dans ce seul en scène est d’ailleurs identique à celui que portaient Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours dans Nu (2020), l’une des créations précédentes de la compagnie dirigée par David Gauchard. En signant la mise en scène de Soprane, accompagné en cela par la comédienne Emmanuelle Hiron qui est de toutes ses créations, ce n’est donc pas un geste de grande invention que réalise-là l’artiste, mais plutôt la réactivation d’un système mis en place plus tôt et qu’il est d’ailleurs loin d’être le seul à pratiquer au sein du large champ du théâtre documentaire. Toutefois, en confiant à la soprane le soin de porter elle-même les témoignages récoltés lors d’une trentaine d’entretiens qu’il a réalisé avec elle avec des chanteuses lyriques, le duo Gauchard-Hiron permet une immersion particulièrement riche dans l’univers de l’opéra. En plus de se faire la dépositaire de toutes les paroles de ses consœurs qu’elle et L’Unijambiste ont rassemblées, Jeanne Crousaud est une guide de premier ordre dans les dessous du monde des sopranos.
Le premier témoignage que livre la chanteuse grâce à son casque est d’origine inconnue, si bien que l’on se demande si Jeanne Crousaud parle d’elle-même ou de quelqu’un d’autre. Nous n’aurons la réponse qu’en fin de spectacle. La soprano a beau ensuite placer sur le sol des cartons où figurent les prénoms de celles qu’elle donne à entendre, un flou persistera sur l’origine et le statut de ce qui est dit, interrogeant ainsi les moyens du théâtre documentaire et ses limites dans la relation au réel qui s’y joue. Dans ce premier entretien – la présence d’un interlocuteur est régulièrement révélée à travers les témoignages, ce qui nous fait entrer dans les coulisses de la création en même temps que dans celles de l’opéra –, plusieurs des sujets abordés par la suite sont présents. La notion d’héritage social – la chanteuse en question est fille de chanteurs lyriques – cohabite avec la description d’une précarité qui trouvera bien des échos dans la suite du spectacle. Si la passion du métier est au rendez-vous dans les mots que les sopranos ont livrés à Jeanne Crousaud et à L’Unijambiste, c’est la difficulté à trouver sa place et une stabilité qui prime. Le conservatisme général du milieu de l’opéra et les violences que cela implique sur celles qui y exercent leur art viennent aussi largement écorcher l’image lisse et séductrice que l’opéra impose aux sopranos. L’injonction à la perfection physique autant que vocale qui pèse sur les chanteuses, l’intolérance du milieu à l’endroit de toute différence et même des impératifs liés à une vie de mère reviennent de façon récurrente dans la bouche de Jeanne Crousaud. Les chants qu’interprète celle-ci dans Soprane font alors davantage que rythmer sa parole. Sortes d’offrandes faites aux absentes, ils rendent au chant lyrique la douceur, l’humanité que lui enlève trop souvent le cadre dans lequel il s’inscrit.
Ouest-France / 1 avril 2026 / Agnès Le Morvan
C’est quoi, être soprane ? Réponses « sans filtre » à l’opéra de Rennes, avec la chanteuse lyrique Jeanne Crousaud.
Dans un solo mis en scène par le Rennais David Gauchard et la comédienne Emmanuelle Hiron à l’opéra de Rennes, l’exigeante et brillante chanteuse lyrique Jeanne Crousaud, chante et raconte la vie de soprane à partir de vrais témoignages de cantatrices.
Le metteur en scène David Gauchard de la compagnie L’unijambiste avait déjà raconté dans Nu la vie secrète des modèles vivants. Avec Soprane, il s’intéresse aux chanteuses lyriques et plus spécialement aux sopranes. C’est une voix impressionnante, la plus aiguë, la plus pyrotechnique. C’est la voix de la reine de la nuit dans « La Flûte enchantée » de Mozart.
Une enquête préalable
Comme lors d’une enquête, sa complice Emmanuelle Hiron a mené des entretiens avec une quinzaine de chanteuses lyriques et les a questionnées. Comment on en vit ? Une soprane est-elle payée autant qu’un ténor ? Comment fait-on quand on a un enfant ? Est-ce qu’il y a un #Metoo Opéra? C’est quoi d’avoir 35 ans, d’être féministe et de chanter le patriarcat à tue-tête ? Comment vit-on dans ce milieu ultra-compétitif semé d’auditions ? Il y a dans les réponses beaucoup d’intelligence, d’humour, de vérité avec un côté sans filtre.
De tous ces témoignages, le metteur en scène a tiré des tranches de vies. Puis il a contacté Jeanne Crousaud, grande soprane, également excellente comédienne, une enfant de la balle, née d’une mère danseuse chez Roland Petit et d’un père directeur technique ».
L’artiste lyrique, seule sur scène, est porte-voix de toutes ces femmes, mais montre aussi toute l’étendue de son talent en chantant a cappella des arias, de Haendel, Montverdi, Mozart, Bernstein, Aboulker.
« Les doutes sont permanents »
Jeanne Crousaud a tout de suite accepté ce pas de côté. Ça m’a plu d’être porte-parole de ces solistes d’opéra que l’on voit comme des chanteuses en robe. Au final, on se pose toutes les mêmes questions. Là, le dispositif est nu, sans instrument, sans orchestre, avec une certaine liberté d’interprétation des airs. Cela parle aussi de la façon de faire de l’art. Et d’un métier mal connu, où les doutes sont permanents.