Les trois coups / 25 mai 2026 / Laura Plas
« Commencer à exister » : les quatre font la « père »
Après Time to tell, le duo Martin Palisse et David Gauchard poursuit son exploration du matériau autobiographique dans Commencer à exister, avec deux nouveaux complices : le circassien Stefan Kinsman et le chien Marius. Équipe renforcée et gagnante pour affronter la douloureuse question du rapport aux pères.
Quand Martin était enfant, son père hurlait, tapait. Il descendait d’une lignée de patriarches qui eux aussi terrorisaient leur entourage. Sans doute aurait-il parfois rêvé d’avoir un père doux comme celui de Stefan Kinsman, un homme capable de raconter des histoires merveilleuses au coucher. C’est de ces héritages croisés et complexes que traite le spectacle avec délicatesse.
Peut-être fallait-il cette amitié d’artistes, d’hommes pour raconter l’histoire ? Quand Martin conte, Stefan écoute. Parfois, il intervient pour compléter une image et inversement. Si on a parfois l’impression que le texte ne se marie pas tout à fait avec le cirque, on finit par se dire que cette forme a son charme et même exprime l’essence de l’amitié. Laisser être l’autre sans tenter de le modeler à son image, de l’entraîner sur son terrain, c’est le contraire de la paternité toxique. Il en résulte une forme de douceur très agréable qui offre un contrepoint au phrasé maîtrisé, presque cassant (pudique ?) de Martin Palisse.
Cette paix des fils avec leurs géniteurs apparaît évidemment dans la présence de Stefan Kinsman, feu follet dont la douceur irradie. Elle vient encore de Marius, le chien ami du duo, la présence animale change notre rapport à la scène. Elle apaise, elle fait rire, elle inonde de tendresse. Marius vient demander la caresse, Marius s’ébroue, va de l’un à l’autre, crée du lien entre les interprètes. Il raconte un rapport d’altérité tendre où le « maître » pourrait jouer au despote et où on l’accepterait sans doute, comme Martin Palisse l’a d’abord fait avec son père, mais où il se refuse à le faire.
Commencer à exister présente des moments de tourbillonnement cathartique très réussis. Le spectacle s’ouvre sur une belle scène où les mains du jongleur ont la parole comme pour répondre aux poings du père Par ailleurs, le spectacle est nimbé d’une belle délicatesse et propose des numéros d’artistes au sommet de leur maîtrise : le jonglage chorégraphié et épuré de Martin Palisse dialogue en harmonie avec la virtuosité à la roue Cyr de Stefan Kinsman. Qui « père » gagne.
Coups d’Oeil / 22 novembre 2025/ Marie-Céline Nivière
« Commencer à exister » : le bel adieu aux pères
Aux Subs, à Lyon, dans le cadre de la Nuit du Cirque, le jongleur Martin Palisse poursuit son cycle autobiographique. En adjoignant la parole aux arts du cirque, il explore l’héritage, celui qui ne se transmet pas uniquement par le sang. Après le legs génétique, voici celui de la violence.
Dans le premier chapitre de ce cycle, Time to Tell, Martin Palisse évoquait la maladie qui avait affaibli ses poumons et la manière dont le jonglage lui avait redonné la force de vivre. Pour cela, il s’était associé au metteur en scène David Gauchard, auteur d’une dramaturgie dense et structurante. Pour ce nouvel opus, Commencer à exister, les deux artistes font appel à Stefan Kinsman, spécialiste de la roue Cyr. Ensemble, ils signent un spectacle coup de poing autour de la figure paternelle.
Martin a connu la colère et les coups. Lorsque sa mère quitte enfin le domicile conjugal, emmenant ses enfants au loin, l’adolescent sensible choisit pourtant d’y revenir : il faut que quelqu’un prenne soin de cet homme bancal. Comme dans un syndrome de Stockholm, le fils, victime des violences, reste attaché psychologiquement à son bourreau. Grandissant dans ce climat délétère, Martin prend conscience, un jour, alors qu’il s’apprête à frapper son chien, qu’il risque de reproduire, telle une malédiction familiale, la violence de son père. Il doit se reconstruire, commencer à exister par lui-même et accompagner son frère et sa sœur dans ce chemin intime. Les arts du cirque deviendront sa planche de salut.
Le père de Stefan Kinsman est tout l’inverse. Né dans l’Iowa, cet Américain fuit les valeurs patriarcales et machistes de son éducation pour s’installer en Europe. Le futur circassien naît en Suisse. Mais l’air helvétique devient étouffant, la famille part s’installer au Costa Rica. Le petit rouquin, élevé dans la douceur, se rêve en bandido et se rebelle contre ce « gringo » trop sage à ses yeux. En grandissant, devenu circassien et cow-boy, il fait la paix avec le héros de son enfance.
Un récit croisé
Des souvenirs de ces deux grands enfants, qui ont participé à l’écriture, David Gauchard tire un texte puissant, traversé d’une poésie discrète, celle qui affleure au détour des maux et laisse une place à l’espoir. Tout se déroule dans un espace vide, aux nuances grises de bitume, baigné de lumières froides, presque hospitalières. Ce no man’s land, terrain vague où les adolescents viennent se retrouver pour libérer leurs tensions au rythme de la musique, devient le théâtre idéal pour déployer, par la grâce du jonglage et de la roue Cyr, les mots, les douleurs et les émotions.
La complicité et le respect avant tout
Pour tisser un lien entre ces deux récits, il fallait un troisième larron. C’est Marius, berger australien à la beauté tranquille. S’il participe à certains numéros, c’est surtout sa présence, attentive et posée, qui fait contrepoint à la violence et souligne la fragilité de ce vivre-ensemble. Tel un gardien, il veille sur ce final magistral, en forme de rédemption. Martin Palisse, les balles désormais posées, pivote dans les airs comme un derviche tourneur. Stefan Kinsman, dans sa roue Cyr, gravite en apesanteur. Le silence se fait. C’est beau.