Jongler est pour moi ce qui m’aide à me projeter dans le temps sans craindre la peine de l’existence.

Depuis que je suis né je négocie
Je négocie avec la vie
Je négocie un tas de détails
Je crois que j’ai fini de négocier
Je vais donc arrêter de ne pas parler
Je vais dire pourquoi et comment
Qu’est-ce qui me tient ?
Le jonglage ?
La peur de la souffrance ?
La vie à tout prix ?
je suis né avec la mucoviscidose, maladie génétique
c’est un héritage
j’avais une chance sur 4, c’est tombé sur moi
je ne suis pas programmé comme tout le monde
je suis delta F 508 homozygote, déformation sur le gène numéro 7
dit comme ça c’est toujours abstrait à 39 ans
je sais ce que ça entraîne concrètement sur mon corps
c’est particulier de voir comment le savoir s’énonce, mon savoir de la maladie, savoir de l’expérience, et le savoir médical de l’observation et des études
je suis dépisté anténatal
cela signifie que mes parents et le milieu médical savent avant moi
c’est mieux pour être traité dès la naissance
mais c’est aussi ce qui créé une tension, ils savent ce que j’ai que je ne sais pas et ils décident beaucoup pour moi, mais moi je subis et porte la maladie et je suis pendant un temps dépossédé.
J’ai très mal vécu cela
mon père dit que je n’ai jamais été petit
je ne sais pas ce qui pèse le plus sur moi aujourd’hui
les symptômes de la maladie ou toutes les conséquences d’être une personne malade
j’ai le sentiment que ma maladie a déterminé presque tout dans ma vie
En 1989, les scientifiques comprennent que c’est l’altération de la protéine CFTR qui est à l’origine de la maladie
Il y a deux grands symptômes : pulmonaire et digestif
Dans mon cas je connais les deux symptômes, sans qu’aucun n’ait de manifestation sévère
Une chance dans l’affaire
Je me dis parfois que cette histoire est même une chance tout court
J’ai une vms de 63%
Pour la plupart d’entre vous c’est 100%, ou très proche
C’est peut-être grâce à ma maladie que je me suis toujours battu, toujours investi au maximum
Il y a eu des moments où je l’ai aimé ma maladie, elle m’aidait à choisir vite
Je pense souvent à la mort, depuis tout petit
C’est un souvenir ancré loin dans ma mémoire
J’ai envie de pouvoir choisir ma mort
Je l’imagine toujours belle
Quand c’est dur, je réfléchis et je choisis toujours la vie
Là il faut se battre
Il faut que j’arrête de me battre pour vivre et simplement que je vive
Je ne sais pas si c’est possible
Il y a toutes les visions que je refuse
Porter un masque c’est très humiliant pour moi
Il ne faut pas perdre de temps
Pas le temps de se plaindre
Plus le temps de négocier

© Philippe Laurençon
Conception & interprétation Martin Palisse
Mise en scène & scénographie David Gauchard & Martin Palisse
Textes David Gauchard
Costumes Martin Palisse
Régie en cours de distribution

Genre : cirque
Création : 12, 13 et 14 novembre 2020 – Les Sub, laboratoire de création, Lyon

Durée estimée : 1h

Production > Le Sirque, Pôle National Cirque, Nexon
Soutiens > OARA – ENSA Limoges – Théâtre de l’Union, CDN du Limousin

Contact > Boris Sommet / boris.sommet@lesirque.com / +33 (0)6 46 07 51 50

www.lesirque.com

Propos - Martin Palisse

L’exploration du temps traverse mon œuvre depuis plusieurs années. Je souhaite à travers cette pièce révéler par le récit l’origine de ce rapport particulier que j’ai au temps tout en confrontant ce récit à ma pratique de jongleur. Je souhaite ainsi révéler comment cette origine a bien évidemment totalement façonné ma pratique.

Je suis né le 04 janvier 1981, atteint d’une maladie génétique sévère et rare, la mucoviscidose.
Il y a un trouble dans le fait d’être malade génétiquement, parce qu’on ne « tombe » pas malade mais on est programmé génétiquement différemment, et donc malade. Cela s’opère avant la naissance, au moment de l’encodage génétique. C’est un héritage. Mais c’est aussi un hasard dans la grande loterie de l’ADN. Le destin, ce mot prend alors un sens tout particulier.

Mon père dit que je n’ai jamais été petit. Le fait de naître atteint d’une maladie modifie puissamment le comportement des adultes vous entourant et donc par ricochet le vôtre. Mon rapport à la mort, à la finitude, a déterminé puissamment qui je suis et comment j’ai agi. J’ai grandi avec une sorte d’obsolescence programmée. J’ai développé une lutte, souvent souterraine, pour ne pas plier sous le poids du destin annoncé.

Actuellement, je suis entré dans une période de ma vie particulière, j’ai dépassé l’espérance de vie moyenne, qui plus est en bonne santé et à l’heure où la science vient de faire un pas en avant notable dans la prise en charge de la maladie, ce qui me donne une perspective temporelle pas vraiment anticipée. Je commence à agir sans me soucier de la finitude, comme si une sorte de course se terminait. J’ai cessé de penser à la mort quotidiennement. Je sens mon corps vieillir et non pas régresser ou s’atrophier.

Autant de perspective qui m’amène à re-questionner le rapport entre mon travail artistique et ma condition d’homme malade, handicapé.

Je souhaite à travers cette nouvelle pièce faire récit de ce parcours, énoncer mes choix, mes peurs, mes douleurs au regard de ma singularité. Ce récit je veux le mettre en scène, en parallèle d’un acte de jonglage radical, fatiguant, endurant, lent, puissant, un acte physique poussant mon souffle, ma respiration jusqu’à l’asphyxie.

L’asphyxie, le manque d’oxygène, c’est une sensation que l’on connaît très vite avec cette maladie, il y a de grande chance que la mort soit due à une sorte d’asphyxie puisque le système respiratoire s’atrophie de manière inéluctable du début à la fin.

J’ai toujours tenu pour quasi secret ma maladie, fuyant la condescendance, la complaisance, ne voulant pas être jugé ou considéré à partir de cette particularité. Je mesure néanmoins de plus en plus l’erreur de cette mise à distance permanente. Je choisi aujourd’hui de rompre avec cette posture, considérant qu’elle m’empêche désormais.

J’écris depuis de nombreuses années que « Jongler est pour moi un étirement du temps, une pratique me permettant de me projeter dans le temps sans craindre la peine de l’existence ».

A travers cette pièce je souhaite livrer le récit d’une vie, de la vie du jongleur que je suis devenu fuyant ainsi la peine de mon existence.

Il va de soi que la démarche de se raconter n’a d’intérêt que par le fait d’aborder des sujets qui me dépassent. L’ensemble de ce récit devra avoir une résonance, un écho au-delà de ma personne, il y a nécessité que mon histoire appelle à se confronter à des questions sociétales actuelles. C’est mon intention.

Dans cette perspective, il m’a paru décisif de partager fortement et dès le départ cet acte de création avec un metteur en scène, un homme de théâtre aguerri à la narration. C’est avec David Gauchard que je m’engage dans cette création.

Le mot de David Gauchard

Depuis plusieurs années, je croise régulièrement Martin Palisse dans les salles de théâtre. Souvent il vient voir mon travail. Me félicite. Et la réciproque est vraie. Si elle se présente, je ne manque pas une occasion pour suivre sa démarche. J’aime son rapport à l’image, à la musique, je me sens proche. Mais ce qui m’impressionne le plus c’est sa rigueur, sa radicalité et sa capacité à émouvoir, raconter des histoires sans aucune parole, juste quelques balles. J’avoue n’avoir jamais vraiment eu un faible pour le jonglage, mais dès POST et Slow Futur, le travail de Martin a changé mon regard sur cette discipline. Et définitivement quand j’ai découvert Il est trop tôt pour un titre lors du « sujet à vif » d’Avignon 2016. Sa collaboration avec Halory Goerger a été magique, une véritable rencontre entre deux grands artistes.

Depuis quelque temps, je pousse ma recherche loin des grands classiques, j’aborde le théâtre contemporain soit en passant des commandes d’écritures à partir d’une idée originale que je propose, soit en partant à l’aventure dans une quête de théâtre dit documentaire ou du moins du réel (L’île la réunion avec le conteur Sergio Grondin, la Corée du Sud avec le chorégraphe Sung Yong Kim ou encore chez les Inuit du Nunavik pour produire mon premier spectacle jeune public).

Ces derniers temps, à la manière d’un sociologue ou encore d’un reporter, je mène des enquêtes, micro- enregistreur à la main, je capture la parole, sa verve, sa fragilité et je travaille ensuite à mettre en scène une restitution brute, sans artifice, utilisant les principes de jeu à l’oreillette.

Martin m’appelle fin novembre, notre premier enregistrement a lieu fin décembre. J’ai embarqué.

Intentions de mise en scène - Martin Palisse

Time To Tell est une pièce à part dans mon œuvre, elle marque une rupture tout en poursuivant mon effort esthétique pour faire coexister au plateau un acte jonglistique, plastique, physique et abstrait avec une volonté théâtrale, narrative. Nous rechercherons une friction tantôt évidente tantôt distante entre le récit et la physicalité du jongleur/acteur au plateau.

La rupture se situe dans le fait de faire enfin rentrer la voix, la parole, et ainsi renforcer ma volonté de narration.

David Gauchard, lors de nos premiers échanges, m’a proposé une méthode de travail pour capter mon témoignage. Nous allons réaliser plusieurs entretiens entre nous que nous allons enregistrer. Cette matière sonore, ce témoignage, sera traité et restitué sur scène. Plusieurs pistes sont envisagées pour la restitution et il est peu probable que nous nous contentions d’une seule. Nous procéderons à un montage de ces témoignages qui d’ailleurs seront conduits avec des thèmes (le rapport physique à la maladie // le rapport psychologique // l’incidence sur le rapport aux autres // l’incidence dans le quotidien // l’incidence dans les choix de vie, les postures… etc).

Cette matière sonore aura sa propre musique intérieure qui viendra se frotter à la musique de l’acteur sur scène. La voix, le souffle seront des matières centrales du processus de travail.

Je souhaite évoluer dans un dispositif bi-frontal.
Marqué par les couloirs des hôpitaux dans lesquels j’ai déambulé régulièrement depuis petit, je vais en quelques sortes m’en inspirer pour dimensionner mon espace de jeu. Long de 8 à 10 mètres, permettant ainsi la course, large de 4m, blanc au sol, le public installé sur gradin sera disposé de part et d’autre dans la longueur, fermant ainsi l’espace. Peu d’éléments seront sur scène, je recherche un dépouillement.
Le dispositif lumineux sera lui aussi minimaliste, et permettra un travail allant de l’obscurité à la sur-exposition. Le dispositif se situera dans les deux extrémités du « couloir ».
Le couloir, c’est le lieu des tests à l’effort que je passe tous les ans à l’hôpital, c’est le lieu d’où j’ai pu apercevoir la mort attendue de patients atteints de la même maladie dans des chambres, c’est le lieu par lequel j’ai rêvé m’échapper sans me faire prendre.
Le couloir il est étroit, tout blanc et il y règne une énergie étrange et inquiétante.

Le travail musical sera un mix entre le son du plateau, la voix (enregistrée ou live) et une musique minimaliste composée à base de drones. Il sera la traduction poétique de ce que l’on peut entendre dans le couloir des services des hôpitaux.

Je veux créer les conditions d’une tension permanente, comme anxiogène, qui devra être explosée, dépassée par un acte physique puissant, libérateur, sauvage. J’ai toujours traité cette maladie avec un peu d’ironie, de dérision, de légèreté.

Depuis très jeune, je suis très attaché à la règle suivante du code des samouraïs : « Traiter les choses graves avec légèreté, et traiter les choses légères avec gravité ». Je peux dire que j’ai appliqué cette règle entre ma maladie et le jonglage. C’est dans cet entre-deux que ce situera le contre point drôle et heureux de ce récit pour partie teinté de drame.

Le travail jonglistique restera dans la lignée de mon travail, s’appuyant ainsi sur un travail à 1, 2 et 3 balles en matière de jonglage. Seulement, il sera porté par un travail de déplacement continu dans l’espace, dans une tension entre lenteur et accélération, un travail très « cardio-vasculaire », poussant ainsi mes capacités physiques dans leurs retranchements.

Biographie - Martin Palisse

Jongleur, auteur et directeur du Sirque, Pôle National Cirque de Nexon Nouvelle-Aquitaine

La découverte de la musique de phase, dite musique minimaliste, de Steve Reich et Terry Riley que lui avait fait découvrir Jérôme Thomas, est décisive dans l’orientation de son travail de composition jonglistique.

L’ensemble de l’œuvre de Martin Palisse est dès lors intimement lié à une utilisation presque radicale de la musique (qu’elle soit minimaliste, post-rock, électronique) comme support premier de son discours jonglistique : énergique, rigoureux, souvent épuré mais malgré tout très émotionnel. Son jonglage se développe ainsi sur des bases géométriques scéniques et sonores extrêmement développées et en adéquation permanente. Ces bases géométriques scéniques s’appuient sur deux actions du corps simultanées : marcher et jongler, qui recouvrent la dimension horizontale et verticale de l’espace-temps. La musique est très souvent jouée en direct lors des représentations ou performances, notamment avec le musicien Cosmic Neman avec lequel Martin Palisse collabore étroitement. Dans ses spectacles, Martin Palisse affronte les structures musicales avec sa pratique du jonglage.

Né en 1981, il n’a jamais aimé l’école et découvre le jonglage à l’âge de 17 ans, c’est une révélation pour lui et il décide de quitter l’école.
C’est avec Jérôme Thomas, son maître d’art, qu’il découvre la discipline de la jonglerie dès 2001. Grace à lui il aura également accès à l’enseignement de la jongleuse russe Nadejda Aschvits, du jongleur finlandais Maksim Komaro et du danseur Hervé Diasnas.

En 2002 il fonde avec Elsa Guérin le Cirque Bang Bang et œuvre avec elle à la création de spectacles jusqu’en 2015. Sous l’œil exercé de Phia Ménard, Ils créent Dans Quel Sens ? qu’ils joueront jusqu’en 2005, année où ils seront invités au Japon pour se produire à la Triennale Internationale d’Art Contemporain de Yokohama.

En 2006 ils entament définitivement un virage vers le Cirque en conceptualisant leur propre chapiteau dans lequel ils créeront Une Nuit sur Terre avec le musicien et compositeur Manu Deligne et la complicité de Johanny Bert à la mise en scène. Suivront deux autres pièces Body no Body (2009) et Somebody (2010).

En 2011, ils créent le spectacle POST et une digression, Blind/Action, spectacles qui marquent l’art de la jonglerie. Ils signent pour ces deux œuvres et les suivantes la mise en scène et la scénographie.

Martin Palisse devient le premier artiste nommé à la direction d’un Pôle National Cirque en janvier 2014. Dès lors son rapport temporel à la création se modifie. Il entame une réflexion sur la dualité metteur en scène/interprète dans le cirque contemporain.

Cette même année il sera invité à collaborer auprès de Jérôme Thomas pour la mise en scène du spectacle Over the Cloud, de la 26ème promotion du Centre National des Arts du Cirque. Il créera également une courte performance avec Elsa Guérin, Still life.

En 2015 il rencontre le groupe de musique français Zombie Zombie et les invite pour la création de Slow futur au festival Mettre en Scène du Théâtre National de Bretagne. En 2016, il crée avec Halory Goerger et Cosmic Neman (moitié du duo Zombie Zombie) Il est trop tôt pour un titre au Festival d’Avignon dans le cadre des Sujets à Vif ; et met en scène Hip 127 la constellation des cigognes à l’Opéra de Limoges, spectacle d’après l’œuvre jonglistique de Jérôme Thomas sur une composition originale de Roland Auzet dirigée par le chef d’orchestre Daniel Kawka.

En 2017, répondant à une commande, il met en scène et chorégraphie Entre Ciel et Terre, pièce pour quatre jongleurs sur le répertoire musical de Percu-temps de l’ensemble musical contemporain Ars Nova et accompagne Jean Lambert-Wild, metteur en scène, acteur et directeur du Théâtre de l’Union (CDN de Limoges) dans la création d’une calenture intitulée Le Clown du Rocher.

En 2019, il créé le spectacle Futuro Antico avec Cosmic Neman, mis en scène par Halory Goerger.

Le cirque, le théâtre, l'art - Martin Palisse

L’expérience de cirque ne se raconte pas, elle se vit. C’est une rencontre avec l’artiste de cirque, la dimension architecturale du cercle et les énergies qui peuvent l’habiter. Il faut savoir déconstruire le cercle pour le faire apparaître, c’est une condition paradoxale. La dramaturgie du cirque se situe dans la force nommée l’apesanteur, la gravité.

Je construis ma recherche théâtrale autour de ce que je nomme LE DRAME HUMAIN, le couple Attraction/ Répulsion. Cette nécessité de nous rapprocher autant que de nous éloigner, entre la naissance et la mort. Un mouvement perpétuel que nous observons bien au delà de nos propres existences et dont nous ne connaissons pas réellement l’origine. Néanmoins, je pense que notre capacité à nous confronter encore et toujours à ce mouvement cyclique nous informe sur notre capacité à faire société et sur notre énergie vitale et intime.

Les couples éloignement/proximité, attraction/répulsion et accélération/ralentissement, constituent le socle de la dimension dramaturgique et chorégraphiques des écritures que j’entreprends, que j’appelle motifs.

Le mariage de l’ordre et du désordre me passionne, que l’un produise ou perturbe l’autre ou que l’autre perturbe et produise l’un, ces deux notions sont évidemment intimement liées à la figure du carré et du cercle.

Il existe un couple Sacré/Jeu permettant de comprendre la vie humaine dans la mesure où le Sacré est vertical et le jeu horizontal.
Le Sacré porte en lui des valeurs, des qualités extérieures à lui-même qui supposent toujours une élévation vers le haut. Le Jeu au contraire est horizontal et trouve son sens en lui même (le but du jeu d’échec est la pratique du jeu d’échec). Le Jeu ne possède pas de valeurs mais des vertus. Le Jeu est social.

La théâtralité de ma pratique se situe très exactement dans la rencontre entre chacun de ces deux actes que sont jongler et marcher. C’est ici pour moi le point zéro, où tout commence puisque j’explore ainsi l’espace dans ces deux dimensions, horizontale et verticale, sacrée et sociale.

Mon travail ne délivre aucun message, le sens de l’œuvre c’est le spectateur qui le possède.
Je m’affilie en cela totalement au courant de l’art créé pour ne rien dire, courant initié entre autres par des figures historiques telles que Dada, de Stijl, le Bauhaus et les Russes.

Ce minimalisme sensible trouve son origine dans l’observation d’un large spectre de phénomènes naturels, mécaniques, numériques et sociétaux.

Il faut croire au fait que le spectateur est capable de faire son propre chemin et de créer sa propre pensée. Il faut lui donner la place et se retirer en tant qu’artiste. Le plateau définitif est le cerveau du spectateur. L’abandonner est le seul vrai cadeau qu’on puisse lui faire. Toute l’histoire de l’art tourne autour de cet abandon.
Il y a quelque chose de perdu.

Chaque spectacle est un objet qu’on lance le plus loin possible. Quand on lance, on éloigne le risque de manipulation. La manipulation, c’est de la communication. Le cirque et l’art en général ne communiquent rien du tout. Il n’y a pas de message, il n’y a pas de bonne nouvelle. La publicité a le devoir de construire le désir, la religion a parfois le devoir de construire la peur, l’art n’a aucun devoir. Il s’agit de réveiller notre capacité à regarder à nouveau, de réveiller le regard.

Le cirque, le théâtre, l’art sont des interrupteurs qui cassent la communication et allument le fait d’être vivant. « Regardez, écoutez, c’est nouveau »

C’est pour ça que je respecte la solitude, la capacité de chaque spectateur de regarder, d’être par conséquent responsable de son propre regard.

Le temps est notre matière, notre plastique. C’est intéressant d’en élargir la fibre pour voir si quelque chose peut passer au travers. Savoir jouer avec l’ennui.
Exposer les spectateurs sur la longueur à des gestes, des paroles, des sons, des visages, c’est une manière de jouer avec leurs sensations. Je ne crois pas en une forme d’art cultivé. Il y a plusieurs niveaux, et le premier avec lequel il faut jouer, est élémentaire, mammifère : c’est la sensation d’avoir un corps chaud. Il faut partir de là. Après seulement il y a la pensée.

Un théâtre par l’abstraction.

Toutes séquences abstraites qui rythment un spectacle sont des surfaces qui reflètent les visages, les corps, l’histoire, les ventres, la mémoire, les cicatrices du spectateur. Elles ne sont pas codées, encore à coder ou à décoder. Elles ne sont jamais expliquées et jamais illustratives. C’est encore une façon de faire entrer le spectateur dans le spectacle. C’est peut-être un piège, mais c’est un appel, un appel avec ton nom parce que tu as l’impression que quelque chose te regarde.

Une scène abstraite n’est pas une structure logique. Pourtant c’est toujours dans le domaine de la pensée, dans la mémoire génétique, quelque chose qui appartient à l’espèce humaine.

Le cirque d’art advient par sa capacité à convoquer le théâtre et l’abstraction. Chacune des « pratiques » de cirque contient une théâtralité du sacré et nous devons abandonner la notion d’exploit parce qu’elle n’est que la pauvreté de notre ego. Nous devons chercher à atteindre l’abstraction de nos pratiques respectives. C’est le seul chemin vers l’émancipation.

Notes sur ma pratique - Martin Palisse

J’appréhende mon travail de jongleur dans le courant historique de l’art abstrait et de l’art cinétique : une esthétique où prime le « less is more », un mouvement progressiste.

J’adosse ma recherche à la construction de systèmes simples, évidents et de préférence absurdes.

L’ensemble de ce travail s’appuie sur des systèmes basés sur un univers mathématique simple.

Ces systèmes sont composés et prennent forme par des motifs gestuels et rythmiques.

Jongler (par extension = déplacer des objets en organisant leur déplacement dans l’espace), activité savante inscrite dans la dimension verticale.
Marcher (par extension = se déplacer), activité naturelle inscrite dans la dimension horizontale. Jongler et marcher fondent le mouvement des motifs gestuels et rythmiques que je m’attache à créer et chorégraphier. Simples et archaïques, ces motifs fonctionnent indépendamment ou ensemble et marquent l’espace de façon linéaire ou fractionnée.

L’association de ces deux activités dans leur dimension respective constitue la forme physique de ma pratique que je considère comme une architecture éphémère.

Je m’intéresse aux rapports entre les lignes qui se tracent dans l’espace par l’exécution des motifs, cherchant ainsi à travers l’écriture à construire l’espace de façon à faire de l’homme la matière première des architectures à considérer. Je suis intrigué par la modification des motifs selon si je les inscris dans un espace où le déplacement suit soit des lignes soit des courbes.

Les rapports de neutralité à l’espace sont essentiels dans ma démarche.

J’inscris toujours ma pratique et par conséquent les motifs dans un cercle ou dans un carré, deux figures géométriquement neutres.
Alors que je m’inscris à contre-courant du triste dogme de la surenchère technique du cirque, j’écris le jonglage avec un vocabulaire aussi simple que possible, souhaitant faire renaître l’acte initial et sacré du jonglage à travers la seule pratique de ces fondements ancestraux. C’est ici le point de départ de mon intention de travailler au seul phénomène de l’apparition.

Faire apparaître le jonglage, son acte et non sa démonstration, dans son plus simple appareil.

Pour cela, trois règles fondamentales et récurrentes composent tous les motifs :
-le jongleur opère uniquement avec des balles (cercle) ou un bâton (ligne droite), symbole le plus neutre possible géométriquement

-le jongleur n’échange pas ses balles, les balles devenant ainsi un réel prolongement du corps
-le jongleur ne possède pas plus de trois balles, « parce que plus de trois c’est vulgaire »

Si dans ma pratique je recherche à modérer ma subjectivité, lors de l’acte créatif je m’attache à transcender ce que je suis. De mon point de vue, la seule performance pouvant encore porter du sens au sein d’un cercle, c’est l’abandon de soi-même. Pour cela, j’aime concevoir avant tout l’espace dans lequel se déroule cet abandon, construire l’image, et ensuite trouver la transcendance qui incarnera l’image. Mettre en scène son corps érodé par la pratique.

Une chance sur 4