Jongler est pour moi ce qui m’aide à me projeter dans le temps sans craindre la peine de l’existence.

Depuis que je suis né je négocie
Je négocie avec la vie
Je négocie un tas de détails
Je crois que j’ai fini de négocier
Je vais donc arrêter de ne pas parler
Je vais dire pourquoi et comment
Qu’est-ce qui me tient ?
Le jonglage ?
La peur de la souffrance ?
La vie à tout prix ?
je suis né avec la mucoviscidose, maladie génétique
c’est un héritage
j’avais une chance sur 4, c’est tombé sur moi
je ne suis pas programmé comme tout le monde
je suis delta F 508 homozygote, déformation sur le gène numéro 7
dit comme ça c’est toujours abstrait à 39 ans
je sais ce que ça entraîne concrètement sur mon corps
c’est particulier de voir comment le savoir s’énonce, mon savoir de la maladie, savoir de l’expérience, et le savoir médical de l’observation et des études
je suis dépisté anténatal
cela signifie que mes parents et le milieu médical savent avant moi
c’est mieux pour être traité dès la naissance
mais c’est aussi ce qui créé une tension, ils savent ce que j’ai que je ne sais pas et ils décident beaucoup pour moi, mais moi je subis et porte la maladie et je suis pendant un temps dépossédé.
J’ai très mal vécu cela
mon père dit que je n’ai jamais été petit
je ne sais pas ce qui pèse le plus sur moi aujourd’hui
les symptômes de la maladie ou toutes les conséquences d’être une personne malade
j’ai le sentiment que ma maladie a déterminé presque tout dans ma vie
En 1989, les scientifiques comprennent que c’est l’altération de la protéine CFTR qui est à l’origine de la maladie
Il y a deux grands symptômes : pulmonaire et digestif
Dans mon cas je connais les deux symptômes, sans qu’aucun n’ait de manifestation sévère
Une chance dans l’affaire
Je me dis parfois que cette histoire est même une chance tout court
J’ai une vms de 63%
Pour la plupart d’entre vous c’est 100%, ou très proche
C’est peut-être grâce à ma maladie que je me suis toujours battu, toujours investi au maximum
Il y a eu des moments où je l’ai aimé ma maladie, elle m’aidait à choisir vite
Je pense souvent à la mort, depuis tout petit
C’est un souvenir ancré loin dans ma mémoire
J’ai envie de pouvoir choisir ma mort
Je l’imagine toujours belle
Quand c’est dur, je réfléchis et je choisis toujours la vie
Là il faut se battre
Il faut que j’arrête de me battre pour vivre et simplement que je vive
Je ne sais pas si c’est possible
Il y a toutes les visions que je refuse
Porter un masque c’est très humiliant pour moi
Il ne faut pas perdre de temps
Pas le temps de se plaindre
Plus le temps de négocier

© Christophe Raynaud de Lage
Conception, mise en scène & scénographie David Gauchard & Martin Palisse
Interprétation Martin Palisse
Création sonore Chloé Levoy
Création lumière Gautier Devoucoux
Régie Christian Theret

Création les 13, 14 et 15 août 2021 aux Multi-Pistes / Le Sirque, pôle national cirque de Nexon

Genre : cirque

Durée estimée : 1h

Production > L’unijambiste

Diffusion > La Magnanerie

Production exécutive > Le Sirque, Pôle National Cirque, Nexon, Nouvelle Aquitaine
Soutiens > Les SUBS, Lieu vivant d’expériences artistique, Lyon – L’OARA, Office Artistique de la Région Nouvelle Aquitaine

www.lesirque.com

Revue de presse

io Gazette / 3 novembre 2021 / Mathieu Dochterman

CIRCA : le cirque contemporain riche de sa diversité

(…) Le paroxysme du dialogue entre spectaculaire et réalité est sans doute atteint quand l’écriture a une dimension autobiographique, et que l’artiste se présente au public comme portant sa propre histoire. Deux des meilleurs spectacles de cette édition, sinon les meilleurs, étaient dans cette veine. “Time to tell” de Martin Palisse et David Gauchard met à l’épreuve le corps du premier, tandis qu’il explique au public comment sa vie et sa pratique artistique doivent composer avec la maladie qui l’atteint, la mucoviscidose. Une proposition brute, courageuse, sincère, qui spectacularise un vécu pour l’offrir à l’empathie du public. Dans ce genre de spectacle, tout tient à la capacité de l’interprète de se mettre à nu, de trouver un endroit de dépouillement où les accents de vérité vont, justement, créer une résonance chez les spectateurs. (…)

 

Chroniques culture / 17 octobre 2021 / Odile Cougoule

(…) C’est le cas avec Time to Tell création 2020 du jongleur Martin Palisse et du metteur en scène David Gauchard. Banal de dire que ce spectacle est libérateur pour l’artiste. Banal d’écrire les balles l’ont aidé à vivre, les balles l’aident à dire. Mais il s’agit bien pour Martin Palisse, que l’on connaît depuis quelques années à travers ses créations, de se livrer et de dire ce qui a constitué sa vie : la maladie (la mucoviscidose), le jonglage et le temps qu’il sait « compté »… Le calme et la patience de l’artiste nous saisissent tout au long du récit, la patience avec ses balles qui tombent parfois, avec cette vie qui lui échappe. Être malade s’est appréhender au quotidien l’art de la chute, la sentir dans son corps et jouer avec elle une partie difficile…

Dans le vaisseau structure en dur qui a remplacé le chapiteau fondateur du cirque à Nexon, dont la définition recrée un espace théâtral plus traditionnel, le public est installé en bi-frontal libérant un espace central, un couloir entouré de néons. Tee shirt et short noirs, tatouages et oreillettes, assis sur une boite Martin Palisse 40 ans, face au micro, commence son récit, celui de sa vie. Le dispositif est simple, il n’est pas question ici de démonstration technique -3 balles accompagnent cet autoportrait et un jonglage minimaliste se développe sur la durée- ni de construction d’un univers esthétique dernier cri animé par une musique électro ou un DJ à la mode. Coté son, l’association platines – vinyles disposés par terre  – micro suffira. Et pourtant le jonglage est là, balles blanches, balle noire (sa maladie ?) le corps se meut dans une précision articulaire remarquable. Les allers – retours sur la piste toute en longueur se succèdent, tout en jonglant l’artiste raconte, l’artiste et sa famille, l’artiste et ses voyages, l’artiste et ses médicaments, les visites à l’hôpital…Les balles n’obéissent pas toujours, mais un équilibre sur une jambe et tout se remet en place… Jongler avec elles, avec la maladie, avec le temps, accepter cet entre deux du connu – inconnu !

Le jonglage impose le temps de l’autre « la balle », semble nous dire Martin Palisse comme la maladie oblige à accepter son temps à elle que nous ne maitrisons pas. Leçon de vie ?  Non juste un constat « tant que je jongle je suis vivant ».

Ce récit, diffusé à partir d’enregistrements ou porté par la voix de l’artiste, n’a rien d‘impudique, il retrace avec honnêteté un parcours dans un monde que nous connaissons mal, celui de la maladie, du malade et de l’hôpital; un parcours aussi exigent qu’un parcours d’artiste avec toutes ses attentes, ses surprises et ses déconvenues. Un parcours au cours duquel se pose sans cesse la question du nécessaire et du contingent…

La musique est là pour nous guider dans cette mise à nu. De vinyles en vinyles on découvre ses passions : Quentin Rollet – Thierry Muller, Throught the looking glass, les sons pop rock des années 70…  La grande course sur du free jazz nous émeut.

David Gauchard auteur de la mise en scène a  travaillé en étroite collaboration avec  Martin Palisse et leurs entretiens enregistrés forment la trame du spectacle. Sa présence aux représentations est là pour canaliser le récit. Dans ses oreillettes Martin s’entend raconter,  exercice peu facile mais fondateur d’une vérité au plateau.

Avec ce spectacle on comprend mieux la froideur de ce corps tout en tensions dont jusqu’à présent le mélange d’habilité et de maladresse étonnait et la distance et la retenue qui ne sont en rien des postures.

Avec Time to Tell Martin Palisse et David Gauchard dépassent le principe de la simple autofiction pour réveiller en chacun de nous des parcelles de vie porteuses de sens.

 

La Terrasse / 26 septembre 2021 / Sarah Meneghello

Radical mais nécessaire, cet acte de jonglage est un récit de vie, celle d’un homme fuyant la peine de son existence. Il est mis en scène par David Gauchard, qui a su capturer la parole, rare, de Martin Palisse.

Assis, micro à la main, ce dernier se livre. Sa parole enregistrée prend aussi le relais du live. Pour la première fois, il aborde son rapport physique à la maladie, l’incidence de la mucoviscidose dans ses choix de vie, sa pratique du jonglage, son rapport aux autres. Mais Martin Palisse n’est pas du genre à s’apitoyer sur son sort. Dans un couloir étroit, blanc, dans l’obscurité ou surexposé, il avance, coûte que coûte. Il détaille les contingences jusque dans les moindres détails : symptômes, bilans, médicaments, phobie des aiguilles, regards condescendants… L’envie de tout envoyer balader est trop forte. Comment donc envisager le futur ? Les balles tombent. Qu’importe ! Il maîtrisera l’immobilité. Il a peur de la mort ? Plus le temps de négocier !

Urgences

Martin Palisse ne cesse d’explorer le rapport au temps. Endurante, lente, puissante, sa prestation – innovante et extrêmement physique – témoigne de son combat. De l’urgence de créer et de témoigner aussi. Devenu une langue, son art relie Martin Palisse à la vie. C’est son moteur. D’ailleurs, le spectacle s’appuie beaucoup sur deux actions du corps simultanées : marcher et jongler. L’ensemble de son œuvre est aussi intimement lié à la musique (minimaliste, rock, électronique) comme support premier de son discours jonglistique : rigoureux, souvent épuré. Entre les séquences, changer le disque sur la platine permet de souffler, autant lui que nous, car l’épreuve est partagée. Si l’artiste se dévoile, il ne laisse aucune place à l’émotion. Froide, l’approche s’appuie sur un dispositif clinique : des néons dessinent efficacement l’espace et les contours de cet homme, dans une tension permanente, en osmose avec ses balles. Entre résignation, révolte et adaptations, sa musique intérieure, sa voix blanche, sa respiration accompagnent ce parcours jalonné de lignes, courbes et motifs géométriques. L’aspect répétitif des mouvements hypnotise, jusqu’à l’acte physique libérateur et sauvage. Le particulier accède à l’universel. A bout de ses forces, Martin Palisse avoue avoir foi dans la science. Quoi qu’il en coûte.

 

Les Trois Coups / 18 août 2021 / Léna Martinelli

Interprète, auteur et metteur en scène, Martin Palisse est aussi cofondateur de la compagnie Bang Bang. Premier artiste nommé à la direction d’un PNC en 2014, il a marqué l’art de la jonglerie, entre ses collaborations remarquées avec Jérôme Thomas et ses propres créations, toutes originales. Le festival permet souvent d’assister aux premières de sa dernière création.
Slow futur menait ses interprètes dans un tunnel temporel au bout duquel il leur fallait lutter pour comprendre et résister.
Time to tell propose une autre expérience, tout aussi radicale. Pour la première fois, Martin Palisse aborde, de façon explicite, son rapport physique à la maladie, son incidence dans ses choix de vie, sa pratique du jonglage, son rapport aux autres et au temps. Un temps qu’il ne cesse d’explorer depuis quelques années et l’on comprend pourquoi.
Ce récit de vie, celle d’un homme fuyant la peine de son existence, est mis en scène par David Gauchard, qui a su capturer la parole rare de Martin Palisse. Ce dernier distingue les contingences de la nécessité, car s’il détaille symptômes, traitements, angoisses, il relève surtout ce que la mucoviscidose lui a appris.
Endurante, lente, puissante, sa prestation jonglée – extrêmement physique – témoigne de son combat. Aussi de l’urgence de créer et de témoigner. Car au-delà de son histoire personnelle, le sujet est universel : comment vivre de telles épreuves ?

 

Le Populaire du Centre / 14 août 2021 / Muriel Mingau

Multi-Pistes – Emotion forte en perspective avec le spectacle « Time to Tell » à Nexon
Time to Tell, création entre théâtre et cirque de Martin Palisse et David Gauchard, ne peut laisser indifférent. L’étape de travail qui en a été donnée l’été 2020, était tout simplement magnifique, bouleversante. Ce spectacle finalisé est à voir les 14 et 15 août à Nexon.
En 2020, pour cause de covid, les festivals d’été étaient annulés. Le Sirque, pôle national, a toutefois réussi à proposer des formes autorisées. Alors, Martin Palisse, jongleur, patron du Sirque, et David Gauchard, metteur en scène, avaient réussi à donner une étape de travail de Time to Tell.
Vue alors, cette présentation laissait l’impression d’un spectacle abouti, beau et très émouvant. Dans ce solo entre jonglage et théâtre, Martin Palisse se dévoile. Comme le titre l’indique, il était temps pour lui de prendre la parole.
Dans ce spectacle, il jongle bien sûr. Il se raconte aussi. Il raconte son art, son approche du jonglage, intense et originale dans son minimalisme virtuose. Il raconte aussi « la maladie qu’il porte en lui », la mucoviscidose. « Elle a conditionné tous mes choix de vie, y compris artistiques », confie-t-il.
Dans ce solo, on le suit dès l’enfance, obligé à grandir avec elle tout en restant animé par une puissante appétence de vie. En piste, il devient aussi acteur disant un texte. C’est aussi cela “prendre la parole”. « J’ai eu la chance d’être merveilleusement dirigé par David Gauchard ».
Le metteur en scène le précise : « les deux grands axes du spectacle sont donc le jonglage et la maladie. Toutefois, il était hors de question de provoquer un apitoiement, une condescendance. Nous avons voulu emmener le propos vers l’universalité, en partant de l’intime, de cette forme de mise-à-nu de Martin ».
Cet objectif était atteint dès la première présentation en 2020. Le spectacle transmettait alors un propos intemporel, se donnant avec grâce, élégance, délicatesse. L’exigence esthétique était porteuse d’intense émotion.
Réjouissant
Depuis leur rencontre voici quelques années, Martin Palisse et David Gauchard suivaient leurs travaux respectifs en se sentant une affinité. Un jour, le jongleur a osé proposer au metteur en scène une création commune. Martin Palisse savait qu’il s’y mettrait en danger. Il le voulait. David Gauchard a immédiatement songé à enregistrer des entretiens où Martin Palisse se raconterait. Puis, ces interviews ont été retraitées pour devenir le texte du spectacle.
Suite à la réussite de l’étape de travail donnée en 2020, il est réjouissant de savoir qu’il va être possible de re(voir) cette création très forte dans sa forme et son propos.

 

Télérama Sortir / 7 au 13 avril 2021 / Stéphanie Barioz

TTT
« Time to tell », la créativité du jonglage face à la maladie

RDV CULTURE – Avec technique, poésie et virtuosité, le circassien Martin Palisse raconte sa maladie, la mucoviscidose, dans un spectace de jonglage contemporain. Un portrait puissant et intime.
Martin Palisse, artiste fascinant, jongleur, cofondateur du Cirque Bang Bang (une nuit sur terre,Post, BodyNobody…), dirige Le Cirque, pôle national des arts du cirque à Nexon dans le Limousin. Dans cette création de 2020, réalisée avec le metteur en scène David Gauchard, il raconte son rapport à la maladie, la mucoviscidose, sa vie de circadien, sa recherche sur le temps, le futur en particulier. Il jongle avec la parole qui porte son récit et quelques balles, parce que le jonglage est son langage. Time to tell dit la résistance, la combativité, l’espoir et surtout l’incroyable créativité face à la maladie. Un spectacle puissant qui rappelle que le jonglage contemporain explore le monde, bien au-delà de la technique et de la virtuosité. Captivant.

 

Sceneweb.fr / 14 novembre 2020 / Anaïs Heluin

Martin Palisse jongle comme il respire

Accompagné à la mise en scène par David Gauchard, le jongleur Martin Palisse joint la parole au geste dans Time to tell. Il dit sa maladie, la mucoviscidose. Il livre ce qu’elle a fait à son art et à sa vie. Fort, juste, cet autoportrait interroge l’essence de l’acte artistique, son urgence.
Le jonglage, pour Martin Palisse, est un art qui se déploie dans des espaces contraints. C’est une discipline qui se bat avec des dispositifs qui ne veulent pas d’elle, qui manquent toujours de la faire disparaître. Et qui y parviennent parfois. Le cercle, élément naturel de nombreux circassiens – malgré la raréfaction des chapiteaux –, n’est pas pour lui une évidence. La balle, son jeu contre la force de gravité, reste toujours à conquérir. De même que la piste que, depuis Futuro antico (2019), il occupe seul, avec une évidente volonté d’en découdre avec le temps. Avec un désir de toucher à l’essence d’une discipline dont il fait toujours ressentir l’étrange, la part de gravité, voire de trouble qui peut se cacher derrière une apparente légèreté.
Time to tell, dont la création devait avoir lieu du 11 au 15 novembre à Lyon aux SUBS – c’est à l’occasion de filages organisés à ces dates pour quelques professionnels que nous avons eu la chance de voir la pièce dans son état quasi-final –, où elle est par bonheur reportée du 2 au 6 février 2021, s’inscrit pleinement dans cette quête d’un jonglage minimaliste qui touche à de très grandes questions. En l’occurrence la maladie, la vie, la place de l’art dans celle-ci et le temps, toujours lui.
Dans cette pièce qu’il a demandé à David Gauchard de mettre en scène, le jongleur fait même davantage que poursuivre la recherche qu’il mène depuis son premier « acte jonglistique » – hérité de son maître Jérôme Thomas, il préfère ce terme à celui de jonglage –, il en livre une partie du sous-texte. Cela par un moyen qu’il a déjà employé aux côtés de l’inclassable Halory Goerger dans leur Sujet à vif Il est trop tôt pour un titre créé au Festival d’Avignon en 2016 : la parole. Comme Jérôme Thomas dans I-solo (2018) ou Johann Le Guillerm dans Le Pas Grand Chose (2017), l’artiste joint le mot au geste après des années de silence. Comme il le fait aussi depuis 2014 en tant que directeur du Sirque, Pôle National Cirque de Nexon dans le Limousin, il participe ainsi d’une mise au point du nouveau cirque avec lui-même. Il dit la nécessité de le relier à d’autres formes et disciplines, et d’y amener de la pensée et de l’intime.
De la pensée par l’intime : dans Time to tell, c’est à un sujet très personnel que s’attaque Martin Palisse : la maladie qui l’accompagne depuis sa naissance : la mucoviscidose.
Pour cette mise à nu, l’artiste renonce à ses imposants dispositifs. Mais il en garde l’idée : dans le couloir entouré de néons qui lui tient lieu de piste, on peut voir la trace du tapis roulant de Slow Futur (2015) conçu et interprété avec Elsa Guérin, ou plus lointainement de la dalle lumineuse de Futuro antico. Il se sépare aussi de son fidèle complice, le musicien bricoleur Cosmic Neman, pour ne garder qu’un symbole de son rapport fort à la musique : un tourne-disque, qui diffuse aussi à plusieurs reprises des enregistrements réalisés par Martin Palisse et David Gauchard. Des bribes de récit sur l’art et la maladie, qui complètent ceux que le jongleur dit avec une voix posée, neutre, tout en arpentant son couloir avec à la main ses balles blanches et noires. Jamais plus de trois à la fois : l’essentiel. Trois comme le nombre d’enfants qu’ont eu ses parents : lui, atteint de la mucoviscidose, sa soeur porteur sain, son frère non malade. C’est par là que commence Time to tell. Avant de s’en aller beaucoup plus loin.
La peur, la douleur, le sentiment d’étrangeté, la fatigue devant la condescendance, mais aussi la résistance à toutes ces peines, le goût du dépassement, de la radicalité, de la joie… À travers les différents épisodes de sa vie qu’il raconte avec une écriture au-delà des affects, Martin Palisse soulève tous les paradoxes qu’a fait grandir en lui la maladie. « Il va de soi que la démarche de se raconter n’a d’intérêt que par le fait d’aborder des sujets qui me dépassent. L’ensemble de ce récit devra avoir une résonance, un écho au-delà de ma personne. Il y a nécessité à se confronter à des questions sociétales actuelles », dit-il. Annie Ernaux, figure de proue de l’autofiction en France, aurait pu prononcer de tels mots. Leurs démarches se ressemblent. Comme celle du roman La Place, l’écriture de Time to tell est « au couteau ». L’acte jonglistique de Martin aussi. Entre deux fragments de récit, l’artiste se livre à des déplacements, à des gestes simples, jonglés ou non, dont la répétition le place au bord de la transe. Et donc au seuil de l’asphyxie, signe non pas d’un art et d’un désir à bout de souffle, mais d’un art combattant, prêt à lutter contre toutes les fatalités.

 

L’Oeil d’Olivier / 14 novembre 2020 /Olivier Frégaville-Gratian d’Amore

L’autoportrait jonglé de Martin Palisse par David Gauchard

Aux Subs à Lyon, faute de pouvoir jouer devant du public, David Gauchard et Martin Palisse répètent inlassablement et peaufinent le spectacle né de leur collaboration, Time to tell. Reportage dans l’antre créatif d’un lieu d’expériences artistiques.
En ce 11 novembre, le ciel est gris, le temps froid, pluvieux sur la capitale des Gaules. Pour se rendre aux « Subs », véritable laboratoire artistique, il faut longer la Saône, bordée de ses hautes bâtisses ocres, roses, qui rappellent l’Italie, le sud. Pôle de création depuis 1998, le lieu a connu bien des histoires. Quartier artisanal à l’époque gallo-romaine, puis couvent pour les sœurs visitandines au XVIIe siècle, les bâtiments jaunes orangés sont investis après la Révolution par l’armée, qui s’en sert de réserves pour les vivres destinés aux soldatesques de la région. Derrière les hauts murs, on fabrique du pain, conditionne du tabac ou torréfie du café. Abandonnés en 1991, puis rénovés en 1997 sous l’ère Raymond Barre, les « subsistances militaires » sont définitivement consacrées à l’art vivant l’année d’après.
Ouvert quand même
C’est Stéphane Malfettes, directeur des lieux depuis un an maintenant, qui nous accueille. En quelques mots, il présente son projet, les « Subs », qui, tourné vers la création et la recherche artistique, a pour objectif de redynamiser l’institution, lui offrir après vingt ans d’existence, une nouvelle jeunesse. Suivant les consignes gouvernementales et ministérielles, il a décidé d’ouvrir ses portes aux artistes pour leur permettre de continuer à travailler, à préparer demain. Au Hangar, la circassienne Inbal Ben Haim, le plasticien spécialiste du papier Alexis Mérat et la scénographe Domitille Marin, réinventent l’art de la suspension, manipulent la matière, questionnent la fragilité du matériau, l’agilité du corps.
Une première singulière
Un peu plus loin, sous la verrière style Eiffel, le metteur en scène de la compagnie l’Unijambiste, David Gauchard donne ses dernières consignes à l’équipe artistique. Time to tell, sa dernière création, imaginée en collaboration avec le jongleur Martin Palisse, qui aurait dû voir le jour à l’occasion de la Nuit du Cirque 2020, va être jouée pour le première fois devant quelques privilégiés. Aboutissement autant que début d’une nouvelle aventure, cette présentation, ce filage marque une nouvelle étape de travail. En effet, des extraits vont être présentés dans le cadre de la version numérique de la manifestation circassienne.
A la Boulangerie
Sourire avenant bien qu’un brin crispé, le trac d’avant générale, David Gauchard nous invite à pénétrer dans la seconde salle des « Subs », la Boulangerie. De chaque côté d’une piste blanche ont été installés des sièges. Chacun des invités s’installent, tous à proximité de la scène. Silence, noir, une silhouette longiligne apparait. Débardeur, short, Martin Palisse darde de son regard bleu azur l’assistance. Il prend une inspiration, se concentre. Puis dans un flot quasi ininterrompu de paroles, conte sa vie, sa maladie, son désir de toujours se surpasser. Jongler est plus qu’une passion, c’est une manière de vivre, d’oublier la faiblesse de ses poumons. Il rate parfois, recommence, jamais ne perd espoir.
Au-delà des mots
Véritable introspection venant expliquer son œuvre, Time to tell est un moment suspendu, une sorte de fin de cycle pour mieux en entamer un nouveau. Nous invitant à entrer dans sa tête, Martin Palisse se met à nu, se libère d’un poids. Il habite l’espace à sa manière unique, détachée. Se mettant à distance de sa propre histoire, il livre une partition tenue, fragile, sur le fil, que le temps va peaufiner, que le travail de dramaturge, de metteur en scène de David Gauchard va ciseler. Se laissant porter par les musiques pop, jazz, éléctro, le jongleur se dépense sans compter, jusqu’à la limite de ses capacités physiques. C’est à la fois toute la beauté du geste et sa vulnérabilité.
La représentation s’achève. Les murs ont vibré, le vivant l’a emporté sur tout le reste, la maladie, la pandémie. Reste encore l’inconnu de quand le spectacle pourra être créer – février certainement – , se frotter au public, s’épanouir, mais confiant les deux artistes ont décidé, soutenus par le directeur des « Subs » et toute l’équipe, de continuer coûte que coûte, à travailler.
Souhaitons-leur le meilleur pour la suite, un bon vent pour une belle tournée.

 

Le Populaire du Centre / 1er septembre 2020 / Muriel Mingau

Un propos fort, intemporel, universel et actuel

Ensemble, le jongleur Martin Palisse et le metteur en scène David Gauchard, ont rendu ce spectacle aussi important et crucial pour le public qu’il l’est pour l’artiste en piste.
La salle Georges Méliès était comble à Nexon ce week-end. A la fin de la séance, le public était bouleversé. Il était venu assister à une étape de travail, comme toutes les formes présentées par le Sirque cet été dans Multi-Pistes. C’est un spectacle d’une heure, quasi achevé qu’il a découvert.
Des choses à dire
Martin Palisse a des choses à dire. Ceux qui suivent ce jongleur depuis un moment le savent. Cela se ressent intensément dans son art.
Mais cette fois, il a décidé de rendre le dire plus clair encore, en prenant aussi la parole en piste. Avec David Gauchard à la mise en scène, et lui en piste, il a présenté une forme entre jonglage, musique, théâtre, texte.
Elégance, pudeur, art
Cette forme dresse un portrait de l’artiste, depuis son enfance. Avec élégance, pudeur et simplicité, il raconte sa vie avec une maladie génétique rare, la mucoviscidose. Il en décrit les réalités dans le quotidien, dans les relations avec les autres. Tout cela se donne sans pathos, avec beaucoup de délicatesse et d’art.
Vivons !
Le spectateur en arrive à comprendre combien le jonglage est l’agrès idéal pour cet artiste. Cette discipline lui a ouvert en grand les portes d’une “vraie” vie.
Prenant la parole pour lui même, il prend finement la parole pour beaucoup d’autres, personnes atteintes comme lui, pas seulement de la même maladie. Les “normaux”, “en bonne santé” réfléchissent, s’interrogent, comprennent. Son propos intime rencontre l’universel.
Tous sont impressionnés par son spectacle, son art du jonglage, son engagement en piste dans une esthétique belle, précise, harmonieuse, qui transpire l’humanité.
Ce spectacle le dit : avant de mourir, vivons ! Vivons comme cet artiste vit : avec intensité. Ne nous empêchons jamais de vivre. Que nul ne nous empêche de vivre.
Cette injonction résonne plus fort encore dans le contexte actuel.
Date de tournée
19

représentations

CRÉATION

13, 14 et 15 août 2021 Multi-Pistes / Le Sirque, pôle national cirque de Nexon


 

DIFFUSION

Saison 21-22

2 octobre 2021 Le Manège, scène nationale de Maubeuge

25 au 27 octobre 2021 Festival du Cirque Actuel / CIRCa pôle national cirque, Auch

9 et 10 novembre 2021 Ma scène nationale, Montbéliard

2 et 4 décembre 2021 L’Eden, A4 – spectacle vivant en Vals de Saintonge, Saint-Jean d’Angély

13 et 14 janvier 2022 Le Prato, Théâtre International de Quartier, Pôle National Cirque de Lille

4 février 2022 Centres Culturels Municipaux de Limoges

15 au 17 février 2022 Théâtre d’Orléans, scène nationale

3 et 4 mars 2022 Théâtre Jean Lurçat, scène nationale d’Aubusson

 

Saison 20-21

3 juillet 2021 Festival Les Fantaisies Populaires, Cenne-Monestiès / Avant-première

Propos - Martin Palisse

L’exploration du temps traverse mon œuvre depuis plusieurs années. Je souhaite à travers cette pièce révéler par le récit l’origine de ce rapport particulier que j’ai au temps tout en confrontant ce récit à ma pratique de jongleur. Je souhaite ainsi révéler comment cette origine a bien évidemment totalement façonné ma pratique.

Je suis né le 04 janvier 1981, atteint d’une maladie génétique sévère et rare, la mucoviscidose.
Il y a un trouble dans le fait d’être malade génétiquement, parce qu’on ne « tombe » pas malade mais on est programmé génétiquement différemment, et donc malade. Cela s’opère avant la naissance, au moment de l’encodage génétique. C’est un héritage. Mais c’est aussi un hasard dans la grande loterie de l’ADN. Le destin, ce mot prend alors un sens tout particulier.

Mon père dit que je n’ai jamais été petit. Le fait de naître atteint d’une maladie modifie puissamment le comportement des adultes vous entourant et donc par ricochet le vôtre. Mon rapport à la mort, à la finitude, a déterminé puissamment qui je suis et comment j’ai agi. J’ai grandi avec une sorte d’obsolescence programmée. J’ai développé une lutte, souvent souterraine, pour ne pas plier sous le poids du destin annoncé.

Actuellement, je suis entré dans une période de ma vie particulière, j’ai dépassé l’espérance de vie moyenne, qui plus est en bonne santé et à l’heure où la science vient de faire un pas en avant notable dans la prise en charge de la maladie, ce qui me donne une perspective temporelle pas vraiment anticipée. Je commence à agir sans me soucier de la finitude, comme si une sorte de course se terminait. J’ai cessé de penser à la mort quotidiennement. Je sens mon corps vieillir et non pas régresser ou s’atrophier.

Autant de perspective qui m’amène à re-questionner le rapport entre mon travail artistique et ma condition d’homme malade, handicapé.

Je souhaite à travers cette nouvelle pièce faire récit de ce parcours, énoncer mes choix, mes peurs, mes douleurs au regard de ma singularité. Ce récit je veux le mettre en scène, en parallèle d’un acte de jonglage radical, fatiguant, endurant, lent, puissant, un acte physique poussant mon souffle, ma respiration jusqu’à l’asphyxie.

L’asphyxie, le manque d’oxygène, c’est une sensation que l’on connaît très vite avec cette maladie, il y a de grande chance que la mort soit due à une sorte d’asphyxie puisque le système respiratoire s’atrophie de manière inéluctable du début à la fin.

J’ai toujours tenu pour quasi secret ma maladie, fuyant la condescendance, la complaisance, ne voulant pas être jugé ou considéré à partir de cette particularité. Je mesure néanmoins de plus en plus l’erreur de cette mise à distance permanente. Je choisi aujourd’hui de rompre avec cette posture, considérant qu’elle m’empêche désormais.

J’écris depuis de nombreuses années que « Jongler est pour moi un étirement du temps, une pratique me permettant de me projeter dans le temps sans craindre la peine de l’existence ».

A travers cette pièce je souhaite livrer le récit d’une vie, de la vie du jongleur que je suis devenu fuyant ainsi la peine de mon existence.

Il va de soi que la démarche de se raconter n’a d’intérêt que par le fait d’aborder des sujets qui me dépassent. L’ensemble de ce récit devra avoir une résonance, un écho au-delà de ma personne, il y a nécessité que mon histoire appelle à se confronter à des questions sociétales actuelles. C’est mon intention.

Dans cette perspective, il m’a paru décisif de partager fortement et dès le départ cet acte de création avec un metteur en scène, un homme de théâtre aguerri à la narration. C’est avec David Gauchard que je m’engage dans cette création.

Le mot de David Gauchard

Depuis plusieurs années, je croise régulièrement Martin Palisse dans les salles de théâtre. Souvent il vient voir mon travail. Me félicite. Et la réciproque est vraie. Si elle se présente, je ne manque pas une occasion pour suivre sa démarche. J’aime son rapport à l’image, à la musique, je me sens proche. Mais ce qui m’impressionne le plus c’est sa rigueur, sa radicalité et sa capacité à émouvoir, raconter des histoires sans aucune parole, juste quelques balles. J’avoue n’avoir jamais vraiment eu un faible pour le jonglage, mais dès POST et Slow Futur, le travail de Martin a changé mon regard sur cette discipline. Et définitivement quand j’ai découvert Il est trop tôt pour un titre lors du « sujet à vif » d’Avignon 2016. Sa collaboration avec Halory Goerger a été magique, une véritable rencontre entre deux grands artistes.

Depuis quelque temps, je pousse ma recherche loin des grands classiques, j’aborde le théâtre contemporain soit en passant des commandes d’écritures à partir d’une idée originale que je propose, soit en partant à l’aventure dans une quête de théâtre dit documentaire ou du moins du réel (L’île la réunion avec le conteur Sergio Grondin, la Corée du Sud avec le chorégraphe Sung Yong Kim ou encore chez les Inuit du Nunavik pour produire mon premier spectacle jeune public).

Ces derniers temps, à la manière d’un sociologue ou encore d’un reporter, je mène des enquêtes, micro- enregistreur à la main, je capture la parole, sa verve, sa fragilité et je travaille ensuite à mettre en scène une restitution brute, sans artifice, utilisant les principes de jeu à l’oreillette.

Martin m’appelle fin novembre, notre premier enregistrement a lieu fin décembre. J’ai embarqué.

Intentions de mise en scène - Martin Palisse

Time To Tell est une pièce à part dans mon œuvre, elle marque une rupture tout en poursuivant mon effort esthétique pour faire coexister au plateau un acte jonglistique, plastique, physique et abstrait avec une volonté théâtrale, narrative. Nous rechercherons une friction tantôt évidente tantôt distante entre le récit et la physicalité du jongleur/acteur au plateau.

La rupture se situe dans le fait de faire enfin rentrer la voix, la parole, et ainsi renforcer ma volonté de narration.

David Gauchard, lors de nos premiers échanges, m’a proposé une méthode de travail pour capter mon témoignage. Nous allons réaliser plusieurs entretiens entre nous que nous allons enregistrer. Cette matière sonore, ce témoignage, sera traité et restitué sur scène. Plusieurs pistes sont envisagées pour la restitution et il est peu probable que nous nous contentions d’une seule. Nous procéderons à un montage de ces témoignages qui d’ailleurs seront conduits avec des thèmes (le rapport physique à la maladie // le rapport psychologique // l’incidence sur le rapport aux autres // l’incidence dans le quotidien // l’incidence dans les choix de vie, les postures… etc).

Cette matière sonore aura sa propre musique intérieure qui viendra se frotter à la musique de l’acteur sur scène. La voix, le souffle seront des matières centrales du processus de travail.

Je souhaite évoluer dans un dispositif bi-frontal.
Marqué par les couloirs des hôpitaux dans lesquels j’ai déambulé régulièrement depuis petit, je vais en quelques sortes m’en inspirer pour dimensionner mon espace de jeu. Long de 8 à 10 mètres, permettant ainsi la course, large de 4m, blanc au sol, le public installé sur gradin sera disposé de part et d’autre dans la longueur, fermant ainsi l’espace. Peu d’éléments seront sur scène, je recherche un dépouillement.
Le dispositif lumineux sera lui aussi minimaliste, et permettra un travail allant de l’obscurité à la sur-exposition. Le dispositif se situera dans les deux extrémités du « couloir ».
Le couloir, c’est le lieu des tests à l’effort que je passe tous les ans à l’hôpital, c’est le lieu d’où j’ai pu apercevoir la mort attendue de patients atteints de la même maladie dans des chambres, c’est le lieu par lequel j’ai rêvé m’échapper sans me faire prendre.
Le couloir il est étroit, tout blanc et il y règne une énergie étrange et inquiétante.

Le travail musical sera un mix entre le son du plateau, la voix (enregistrée ou live) et une musique minimaliste composée à base de drones. Il sera la traduction poétique de ce que l’on peut entendre dans le couloir des services des hôpitaux.

Je veux créer les conditions d’une tension permanente, comme anxiogène, qui devra être explosée, dépassée par un acte physique puissant, libérateur, sauvage. J’ai toujours traité cette maladie avec un peu d’ironie, de dérision, de légèreté.

Depuis très jeune, je suis très attaché à la règle suivante du code des samouraïs : « Traiter les choses graves avec légèreté, et traiter les choses légères avec gravité ». Je peux dire que j’ai appliqué cette règle entre ma maladie et le jonglage. C’est dans cet entre-deux que ce situera le contre point drôle et heureux de ce récit pour partie teinté de drame.

Le travail jonglistique restera dans la lignée de mon travail, s’appuyant ainsi sur un travail à 1, 2 et 3 balles en matière de jonglage. Seulement, il sera porté par un travail de déplacement continu dans l’espace, dans une tension entre lenteur et accélération, un travail très « cardio-vasculaire », poussant ainsi mes capacités physiques dans leurs retranchements.

Biographie - Martin Palisse

Jongleur, auteur et directeur du Sirque, Pôle National Cirque de Nexon Nouvelle-Aquitaine

La découverte de la musique de phase, dite musique minimaliste, de Steve Reich et Terry Riley que lui avait fait découvrir Jérôme Thomas, est décisive dans l’orientation de son travail de composition jonglistique.

L’ensemble de l’œuvre de Martin Palisse est dès lors intimement lié à une utilisation presque radicale de la musique (qu’elle soit minimaliste, post-rock, électronique) comme support premier de son discours jonglistique : énergique, rigoureux, souvent épuré mais malgré tout très émotionnel. Son jonglage se développe ainsi sur des bases géométriques scéniques et sonores extrêmement développées et en adéquation permanente. Ces bases géométriques scéniques s’appuient sur deux actions du corps simultanées : marcher et jongler, qui recouvrent la dimension horizontale et verticale de l’espace-temps. La musique est très souvent jouée en direct lors des représentations ou performances, notamment avec le musicien Cosmic Neman avec lequel Martin Palisse collabore étroitement. Dans ses spectacles, Martin Palisse affronte les structures musicales avec sa pratique du jonglage.

Né en 1981, il n’a jamais aimé l’école et découvre le jonglage à l’âge de 17 ans, c’est une révélation pour lui et il décide de quitter l’école.
C’est avec Jérôme Thomas, son maître d’art, qu’il découvre la discipline de la jonglerie dès 2001. Grace à lui il aura également accès à l’enseignement de la jongleuse russe Nadejda Aschvits, du jongleur finlandais Maksim Komaro et du danseur Hervé Diasnas.

En 2002 il fonde avec Elsa Guérin le Cirque Bang Bang et œuvre avec elle à la création de spectacles jusqu’en 2015. Sous l’œil exercé de Phia Ménard, Ils créent Dans Quel Sens ? qu’ils joueront jusqu’en 2005, année où ils seront invités au Japon pour se produire à la Triennale Internationale d’Art Contemporain de Yokohama.

En 2006 ils entament définitivement un virage vers le Cirque en conceptualisant leur propre chapiteau dans lequel ils créeront Une Nuit sur Terre avec le musicien et compositeur Manu Deligne et la complicité de Johanny Bert à la mise en scène. Suivront deux autres pièces Body no Body (2009) et Somebody (2010).

En 2011, ils créent le spectacle POST et une digression, Blind/Action, spectacles qui marquent l’art de la jonglerie. Ils signent pour ces deux œuvres et les suivantes la mise en scène et la scénographie.

Martin Palisse devient le premier artiste nommé à la direction d’un Pôle National Cirque en janvier 2014. Dès lors son rapport temporel à la création se modifie. Il entame une réflexion sur la dualité metteur en scène/interprète dans le cirque contemporain.

Cette même année il sera invité à collaborer auprès de Jérôme Thomas pour la mise en scène du spectacle Over the Cloud, de la 26ème promotion du Centre National des Arts du Cirque. Il créera également une courte performance avec Elsa Guérin, Still life.

En 2015 il rencontre le groupe de musique français Zombie Zombie et les invite pour la création de Slow futur au festival Mettre en Scène du Théâtre National de Bretagne. En 2016, il crée avec Halory Goerger et Cosmic Neman (moitié du duo Zombie Zombie) Il est trop tôt pour un titre au Festival d’Avignon dans le cadre des Sujets à Vif ; et met en scène Hip 127 la constellation des cigognes à l’Opéra de Limoges, spectacle d’après l’œuvre jonglistique de Jérôme Thomas sur une composition originale de Roland Auzet dirigée par le chef d’orchestre Daniel Kawka.

En 2017, répondant à une commande, il met en scène et chorégraphie Entre Ciel et Terre, pièce pour quatre jongleurs sur le répertoire musical de Percu-temps de l’ensemble musical contemporain Ars Nova et accompagne Jean Lambert-Wild, metteur en scène, acteur et directeur du Théâtre de l’Union (CDN de Limoges) dans la création d’une calenture intitulée Le Clown du Rocher.

En 2019, il créé le spectacle Futuro Antico avec Cosmic Neman, mis en scène par Halory Goerger.

Le cirque, le théâtre, l'art - Martin Palisse

L’expérience de cirque ne se raconte pas, elle se vit. C’est une rencontre avec l’artiste de cirque, la dimension architecturale du cercle et les énergies qui peuvent l’habiter. Il faut savoir déconstruire le cercle pour le faire apparaître, c’est une condition paradoxale. La dramaturgie du cirque se situe dans la force nommée l’apesanteur, la gravité.

Je construis ma recherche théâtrale autour de ce que je nomme LE DRAME HUMAIN, le couple Attraction/ Répulsion. Cette nécessité de nous rapprocher autant que de nous éloigner, entre la naissance et la mort. Un mouvement perpétuel que nous observons bien au delà de nos propres existences et dont nous ne connaissons pas réellement l’origine. Néanmoins, je pense que notre capacité à nous confronter encore et toujours à ce mouvement cyclique nous informe sur notre capacité à faire société et sur notre énergie vitale et intime.

Les couples éloignement/proximité, attraction/répulsion et accélération/ralentissement, constituent le socle de la dimension dramaturgique et chorégraphiques des écritures que j’entreprends, que j’appelle motifs.

Le mariage de l’ordre et du désordre me passionne, que l’un produise ou perturbe l’autre ou que l’autre perturbe et produise l’un, ces deux notions sont évidemment intimement liées à la figure du carré et du cercle.

Il existe un couple Sacré/Jeu permettant de comprendre la vie humaine dans la mesure où le Sacré est vertical et le jeu horizontal.
Le Sacré porte en lui des valeurs, des qualités extérieures à lui-même qui supposent toujours une élévation vers le haut. Le Jeu au contraire est horizontal et trouve son sens en lui même (le but du jeu d’échec est la pratique du jeu d’échec). Le Jeu ne possède pas de valeurs mais des vertus. Le Jeu est social.

La théâtralité de ma pratique se situe très exactement dans la rencontre entre chacun de ces deux actes que sont jongler et marcher. C’est ici pour moi le point zéro, où tout commence puisque j’explore ainsi l’espace dans ces deux dimensions, horizontale et verticale, sacrée et sociale.

Mon travail ne délivre aucun message, le sens de l’œuvre c’est le spectateur qui le possède.
Je m’affilie en cela totalement au courant de l’art créé pour ne rien dire, courant initié entre autres par des figures historiques telles que Dada, de Stijl, le Bauhaus et les Russes.

Ce minimalisme sensible trouve son origine dans l’observation d’un large spectre de phénomènes naturels, mécaniques, numériques et sociétaux.

Il faut croire au fait que le spectateur est capable de faire son propre chemin et de créer sa propre pensée. Il faut lui donner la place et se retirer en tant qu’artiste. Le plateau définitif est le cerveau du spectateur. L’abandonner est le seul vrai cadeau qu’on puisse lui faire. Toute l’histoire de l’art tourne autour de cet abandon.
Il y a quelque chose de perdu.

Chaque spectacle est un objet qu’on lance le plus loin possible. Quand on lance, on éloigne le risque de manipulation. La manipulation, c’est de la communication. Le cirque et l’art en général ne communiquent rien du tout. Il n’y a pas de message, il n’y a pas de bonne nouvelle. La publicité a le devoir de construire le désir, la religion a parfois le devoir de construire la peur, l’art n’a aucun devoir. Il s’agit de réveiller notre capacité à regarder à nouveau, de réveiller le regard.

Le cirque, le théâtre, l’art sont des interrupteurs qui cassent la communication et allument le fait d’être vivant. « Regardez, écoutez, c’est nouveau »

C’est pour ça que je respecte la solitude, la capacité de chaque spectateur de regarder, d’être par conséquent responsable de son propre regard.

Le temps est notre matière, notre plastique. C’est intéressant d’en élargir la fibre pour voir si quelque chose peut passer au travers. Savoir jouer avec l’ennui.
Exposer les spectateurs sur la longueur à des gestes, des paroles, des sons, des visages, c’est une manière de jouer avec leurs sensations. Je ne crois pas en une forme d’art cultivé. Il y a plusieurs niveaux, et le premier avec lequel il faut jouer, est élémentaire, mammifère : c’est la sensation d’avoir un corps chaud. Il faut partir de là. Après seulement il y a la pensée.

Un théâtre par l’abstraction.

Toutes séquences abstraites qui rythment un spectacle sont des surfaces qui reflètent les visages, les corps, l’histoire, les ventres, la mémoire, les cicatrices du spectateur. Elles ne sont pas codées, encore à coder ou à décoder. Elles ne sont jamais expliquées et jamais illustratives. C’est encore une façon de faire entrer le spectateur dans le spectacle. C’est peut-être un piège, mais c’est un appel, un appel avec ton nom parce que tu as l’impression que quelque chose te regarde.

Une scène abstraite n’est pas une structure logique. Pourtant c’est toujours dans le domaine de la pensée, dans la mémoire génétique, quelque chose qui appartient à l’espèce humaine.

Le cirque d’art advient par sa capacité à convoquer le théâtre et l’abstraction. Chacune des « pratiques » de cirque contient une théâtralité du sacré et nous devons abandonner la notion d’exploit parce qu’elle n’est que la pauvreté de notre ego. Nous devons chercher à atteindre l’abstraction de nos pratiques respectives. C’est le seul chemin vers l’émancipation.

Notes sur ma pratique - Martin Palisse

J’appréhende mon travail de jongleur dans le courant historique de l’art abstrait et de l’art cinétique : une esthétique où prime le « less is more », un mouvement progressiste.

J’adosse ma recherche à la construction de systèmes simples, évidents et de préférence absurdes.

L’ensemble de ce travail s’appuie sur des systèmes basés sur un univers mathématique simple.

Ces systèmes sont composés et prennent forme par des motifs gestuels et rythmiques.

Jongler (par extension = déplacer des objets en organisant leur déplacement dans l’espace), activité savante inscrite dans la dimension verticale.
Marcher (par extension = se déplacer), activité naturelle inscrite dans la dimension horizontale. Jongler et marcher fondent le mouvement des motifs gestuels et rythmiques que je m’attache à créer et chorégraphier. Simples et archaïques, ces motifs fonctionnent indépendamment ou ensemble et marquent l’espace de façon linéaire ou fractionnée.

L’association de ces deux activités dans leur dimension respective constitue la forme physique de ma pratique que je considère comme une architecture éphémère.

Je m’intéresse aux rapports entre les lignes qui se tracent dans l’espace par l’exécution des motifs, cherchant ainsi à travers l’écriture à construire l’espace de façon à faire de l’homme la matière première des architectures à considérer. Je suis intrigué par la modification des motifs selon si je les inscris dans un espace où le déplacement suit soit des lignes soit des courbes.

Les rapports de neutralité à l’espace sont essentiels dans ma démarche.

J’inscris toujours ma pratique et par conséquent les motifs dans un cercle ou dans un carré, deux figures géométriquement neutres.
Alors que je m’inscris à contre-courant du triste dogme de la surenchère technique du cirque, j’écris le jonglage avec un vocabulaire aussi simple que possible, souhaitant faire renaître l’acte initial et sacré du jonglage à travers la seule pratique de ces fondements ancestraux. C’est ici le point de départ de mon intention de travailler au seul phénomène de l’apparition.

Faire apparaître le jonglage, son acte et non sa démonstration, dans son plus simple appareil.

Pour cela, trois règles fondamentales et récurrentes composent tous les motifs :
-le jongleur opère uniquement avec des balles (cercle) ou un bâton (ligne droite), symbole le plus neutre possible géométriquement

-le jongleur n’échange pas ses balles, les balles devenant ainsi un réel prolongement du corps
-le jongleur ne possède pas plus de trois balles, « parce que plus de trois c’est vulgaire »

Si dans ma pratique je recherche à modérer ma subjectivité, lors de l’acte créatif je m’attache à transcender ce que je suis. De mon point de vue, la seule performance pouvant encore porter du sens au sein d’un cercle, c’est l’abandon de soi-même. Pour cela, j’aime concevoir avant tout l’espace dans lequel se déroule cet abandon, construire l’image, et ensuite trouver la transcendance qui incarnera l’image. Mettre en scène son corps érodé par la pratique.

Le film
The Movie (with english subtitles)

Une chance sur 4