Le nu n’a en somme que deux significations dans les esprits : tantôt le symbole du beau et tantôt celui de l’obscène. Paul Valéry

David Gauchard pose son regard sur un métier méconnu, source de fantasmes et d’idées préconçues. À la rencontre des modèles vivants, le metteur en scène interroge la nudité et esquisse un portrait.

Une nouvelle enquête pour tenter de comprendre et incarner le nu artistique, social et politique.

David Gauchard et Léonore Chaix ont interviewé et enregistré des modèles professionnels venus d’ateliers de dessin, de musées ou d’écoles d’art. Ce temps d’échange et d’écoute a permis d’entendre les motivations de ces personnes qui ont fait vœu d’immobilité, leurs sensations, leurs expériences, et au-delà, lever le voile sur ce métier, ses règles et ses fantasmes.

La comédienne Emmanuelle Hiron et le comédien Alexandre Le Nours incarneront tour à tour ces récits pour esquisser en temps réel le corps de ces modèles, la beauté des contours, la complexité et la fragilité de ces êtres qui toujours tiennent la pose.

« Quel regard porte la sociologie sur le métier de nu ? Pour le dire frontalement : aucun. Une brève revue de la littérature en la matière nous suggère que le « nu » n’a jamais été investigué par la sociologie des professions, sinon peut-être du côté de la pornographie. Mais ce réductionnisme ne saurait nous satisfaire. Traduire quelque chose de l’expérience des modèles nu.e.s en sociologie, c’est donc mieux comprendre la place du modèle et la place du corps nu dans nos sociétés, tiraillées par des questions morales, esthétiques, de genre ou de rapport à l’intime. Ces entrées thématiques n’ont pas qu’une valeur heuristique : elles accompagnent la création du spectacle de David Gauchard dans l’exploration des expériences sensorielles, relationnelles et sociales des profesionnel.le.s rencontré.e.s. A cet endroit de la création artistique et scientifique, la sociologie et le théâtre ont décidé de faire un bout de chemin ensemble. »

Arnaud Alessandrin

© Pierre Bellec & Dan Ramaën

Idée originale et mise en scène David Gauchard

Avec Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours

Collaboratrice artistique Léonore Chaix

Docteur en sociologie Arnaud Alessandrin

Création lumière Jérémie Cusenier

Régie lumière Olivier Borde

Création son Denis Malard

Régie son (en alternance) Denis Malard & Gildas Gaboriau

Scénographie Fabien Teigné

Réalisation décor Ateliers de l’Opéra de Limoges

Visuel Virginie Pola Garnier & David Moreau

 

L’unijambiste tient vivement à remercier les modèles interviewé.e.s pour l’écriture de ce spectacle : Enora Kerouanton, Solène Retourné Angéline Raimbaud, Maxime Lemoyne, Claire Leslie, Mélissa Charrier, Maud Modjo, Charlotte Chamalot, Luc Chavy, Sylvie Leroux, Jean-Jacques Jacquemin, Adrien Aras, Françoise Royer-Rondeau, Victor Lalmanach, Mireille Gérard, Camille Dincher, Julien Leroy, Hélène Sir Senior et Zoé Besmond de Senneville.

Création les 10 et 11 juin 2021 au Théâtre de St Quentin en Yvelines, scène nationale

Durée estimée > 1h20

Production > L’unijambiste

 

Coproduction > Théâtre de St Quentin en Yvelines, Scène nationale – Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie – OARA, Office Artistique de la Région Nouvelle-Aquitaine, Bordeaux – Culture Commune, Scène nationale du Bassin minier du Pas-de-Calais –  Théâtre de Cornouaille, Centre de création musicale, Scène nationale de Quimper – Le Canal, Théâtre du Pays de Redon – Les Scènes du Jura, Scène nationale
Soutiens > Théâtre L’Aire Libre, St Jacques de la Lande – Ecole des Beaux Arts, Quimper

Revue de presse

La Terrasse / 7 décembre 2022 / Catherine Robert

David Gauchard met en scène un spectacle passionnant à partir des témoignages recueillis de modèles vivants. Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours y sont éblouisssants.

On sait que Géricault se rendit à la morgue pour peupler Le Radeau de la Méduse. On a récemment appris que c’est « l’intérieur » de Constance Quéniaux dont Courbet fit L’Origine du monde. Mais on ignore tout de ceux qui se dévêtent pour permettre aux artistes de peindre le corps humain. Si la représentation des raies flasques et des lapins morts ne fait pas extravaguer l’imagination du spectateur, le modèle vivant est propice aux fantasmes. Quid de la sexualité dans l’exposition de soi au regard de l’artiste ? Les muscles bandés dans l’effort de la pose s’accompagnent-ils d’autres contractions plus gênantes ? Qui pose ? Comment devient-on modèle ? Jusqu’à quel âge et pour quel salaire ? Voilà quelques-unes des questions que David Gauchard et Léonore Chaix ont posées à des anonymes qui acceptent de se faire chair à pinceau. Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours interprètent ces témoignages avec autant de brio que de subtilité.

L’esprit de la chair

Les deux comédiens sont guidés par des oreillettes, grâce auxquelles ils entendent la voix des interviewés qu’ils reproduisent en direct. Ils passent d’un genre à un autre et d’âge en âge avec une stupéfiante aisance. Ce dispositif original, qui les dispense d’apprendre le texte, les place dans une situation de fragilité particulièrement propice à la restitution des aléas psychologiques du récit. L’émotion est à fleur de peau, à fleur de cil, contenue dans chaque geste qui accompagne les ruptures du propos. Celui-là semble être dit pour la première fois, transformant la représentation, dont on sait bien, pourtant, qu’elle sera répétée, en un moment de grâce unique. Le quatrième mur est aboli. Seule la pudeur des comédiens maintient la distance qui fait que le théâtre est théâtre, exactement comme la frontière invisible du tabou est posée entre le modèle et l’artiste. Parce qu’il rend l’œuvre possible, le corps du modèle n’est plus seulement humain ; parce qu’ils sont interprètes, celui des comédiens n’est pas sacrifié au personnage. Etonnamment, c’est la forme du spectacle, plus encore que son texte, qui parvient à dire le paradoxe d’une nudité qui s’offre à voir sans se donner à saisir, préservant intact le mystère de la représentation. L’équilibre ainsi tenu entre réserve et générosité est absolument magnifique à contempler. Les deux comédiens qui réussissent cette fascinante performance sont talentueux et touchants. L’interprétation est sidérante de vérité : la voir ainsi virevolter entre transparence et obstacle est jubilatoire.

 

Théâtre(s) / Hiver 2021 / Tiphaine Le Roy

David Gauchard donne la parole à des personnes invisibilisées, les modèles nus. Passionnant

Les comédiens Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours se glissent non pas dans la peau mais dans la voix d’hommes et de femmes rémunérés pour poser pour des artistes ou dans le cadre de cours. Dans une posture d’interview – les entretiens audios réalisés par David Gauchard leur étant discrètement diffusés en direct via une oreillette – ils portent les sensations et les réflexions de ces personnes que l’on imagine par les inflexions de voix, leur registre de langage, ou la posture des interprètes. Les mots sont parfois crus pour décrire les expériences vécues mais ces portraits restent toujours à bonne distance. La sobriété du plateau renforce les mots tout en étant propice à l’imaginaire plutôt qu’à la démonstration. Ce spectacle réussit une mise à nu qui reste métaphorique de ces modèles de tous âges invisibilisés en dehors des ateliers d’artistes. Car si David Gauchard donne a entendre les raisons qui les ont poussés à devenir modèle nu, ce qui leur plait et ce qui leur est difficile, il croque aussi le portrait de personnes souvent marginalisées, dans leur famille ou dans la société. Les questions d’emploi et la non-reconnaissance du statut de modèle sont autant abordées que les clichés ou fantasmes développés par un entourage réticent. Cette pièce évite l’écueil de l’enquête sociologique. Ce sont ces hommes et femmes qui intéressent David Gauchard et que l’on cherche, spectateurs, à dessiner mentalement; s’inspirant tout d’abord des traits des interprètes pour mieux s’en détacher ensuite à l’aide de son propre crayon imaginaire.

 

 

Toutelaculture / 24 juillet 2021 / Thomas Cepitelli

Avignon OFF : David Gauchard nous offre un regard mis à « Nu »

Dans un dispositif qui met en abîme le regard du spectateur, David Gauchard continue de creuser le sillon d’un théâtre au service des invisibles, des inaudibles. Une mise à nu salutaire et passionnante. 

Claire, Maxime, Luc, Sylvie, Mireille ont entre 20 et 75 ans. Leur métier : modèles vivants, ils s’offrent donc au regard des autres dans le plus « simple » appareil. David Gauchard fait entendre leur voix que l’on n’a jamais entendue comme nous le rappelle Arnaud Alessandrin, sociologue associé au projet. Ils et elles disent le regard que portent sur eux les élèves des cours de dessin, les peintres qui les emploient, leurs amis, leur famille. Mais aussi, et surtout, celui que ce métier leur a fait poser sur leur propre corps. Qu’est-ce que regarder un corps nu ? Qu’est-ce que la nudité ? Qu’est-ce que l’on cache quand on se montre ? Au fond, qu’est-ce que l’intime ?

Sur scène : une sellette, une scène de bois clair avec un podium au fond, un écran de télévision où apparaîtra le prénom de la personne interrogée, son âge et la durée du témoignage. Le protocole de l’entretien nous est donné en voix off au début du spectacle. Le théâtre documentaire est donc ici clairement identifié voire revendiqué. Sur scène, Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours sont les voix de ces modèles. Munis d’oreillettes où, vraisemblablement, la bande-son de l’entretien leur est diffusée, ils les interprètent au sens fort du terme : les rires gênés ou décomplexés, les silences qui en disent long ou qui interrogent, les réflexions profondes ou les anecdotes juste amusantes. Il est passionnant de voir à quel point le procédé est infiniment proche du réel et pourtant combien le jeu théâtral est présent.

Certains de ces témoignages sont tout simplement bouleversants. Celui, par exemple, dans lequel une modèle « se voit » pour la première fois dans le regard démultiplié de ceux qui l’ont dessinée. Ou bien celui de ce jeune prostitué qui s’est « réapproprié » son propre corps par le métier de modèle et sa création artistique. Un des aspects passionnants de cette forme, bien plus riche et complexe qu’il n’y paraît, est de ne pas se faire leçon d’histoire de l’art. Il n’est presque pas question de grands noms de modèles ou de peintres. Non, ce qui est pensé ici en lien avec la question de la nudité que nous évoquions plus haut, c’est l’économie du regard. Et quel autre endroit qu’une cage de scène pour la poser ?

 

Wanderer / 21 juillet 2021 / Thomas Cepitelli

Avignon OFF : Délicat striptease à la Manufacture

La chaleur revenue sur Avignon, on se rend joyeusement à la Manufacture pour y découvrir notamment la dernière création de David Gauchard.
Wanderer connaît depuis longtemps son travail au sein de la compagnie L’Unijambiste et en apprécie sincèrement la qualité. Après la mise en scène du texte de Marine Bachelot Nguyen Le Fils présenté en 2017 à la Manufacture également, le voici de retour pour cette édition avec un dernier projet, Nu, tout à fait singulier et passionnant : il s’est intéressé au métier de nu, toujours source d’idées reçues et de fantasmes multiples. Avec Leonore Chaix, ils sont allés à la rencontre de plusieurs modèles professionnels afin de s’entretenir avec eux, de comprendre leur vie souvent immobile, ce qu’ils ressentent, ce qu’ils en pensent, ce qu’ils en retirent. C’est aux deux comédiens Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours qu’ils ont confié le soin d’incarner à tour de rôles ces personnalités attachantes pour que les corps célébrés et esquissés surgissent dans leurs récits, dévoilent leur finesse autant que leur fragilité, se superposent finalement sur le corps même des comédiens au plateau. Et nous avons été complètement séduits.
Tandis que les enceintes dans la salle diffusent « Nue », le morceau de Clara Luciani, on pénètre dans la Salle Intramuros. Sur scène, une rangée de néons verticaux côté jardin, deux tabourets – l’un au centre du plateau, l’autre côté cour. Un sac de voyage noir, un thermos avec une tasse, principalement. Surtout un panneau avec un écran sur pied, assez haut, sur lequel on lit le mot « Nu » en blanc sur fond noir. Le parti pris de sobriété évident semble déjà annoncer la place accordée à la parole des deux comédiens qui ne sont pas encore entrés dans la salle. On remarque enfin une paire d’écouteurs côte à côte sur le tabouret au centre. Dans la lumière. Ce qu’il faut remarquer sans doute, et qui va diffuser des sons inaccessibles pour le public.
Emmanuelle Hiron entre. Sur l’écran apparaissent quelques précisions « Claire. 35 ans. 5’14 ». Elle s’installe, place les écouteurs sur ses oreilles. Et commence à répondre aux questions qui paraissent lui être posées. « On vous fixe jamais longtemps » précise-t-elle. Un peu plus loin, réagissant sans doute à une question qui fait naître chez elle un rire gêné, elle se livre sans détour. « Je vais pas me mettre à quatre pattes, on va voir mes orifices (…) Faut savoir ce qu’on veut. Surtout ce qu’on veut pas. ». Avec spontanéité, elle partage ses confidences au fil de ce qu’on lui transmet et qu’on n’entend pas. « Le modèle vivant, ça apprend à aimer son corps comme il est ». Elle se plie dans son étole, comme pour se réconforter.
Puis une sonnerie retentit et c’est le comédien Alexandre Le Nours qui entre et prend sa place. Il est Maxime, a quarante-trois ans et dispose de cinq minutes et trente secondes. Il est comédien et il précise dans une mise en abyme espiègle qu’il est « le centre ».
Les confidences s’enchaînent, les mots sont bruts. Pour autant, on ne perçoit pas d’indélicatesse. C’est la vérité de ces femmes, de ces hommes que les comédiens cherchent à retrouver alternativement. « La mise à nu, c’est le regard de l’autre qui te déshabille ». Ces témoignages apportent les nuances qui font souvent défaut et loin de toute exhibition, on découvre la pudeur du langage, sa drôlerie. Parfaitement restituée, la fragilité des êtres affleure. « Il y a une vulnérabilité chez les modèles. » Et la franchise du propos désarme et touche.
Les entretiens se succèdent, par des ellipses qui contribuent à théâtraliser leur succession. Chaque comédien semble le premier spectateur/auditeur de l’autre, dans des jeux de regards qui se croisent souvent. Une observation de la nudité de l’autre qui transparaît dans le rôle qu’il tient le temps de quelques minutes. Sous leurs tenues complémentaires – t‑shirt rouge ou vert et pantalon foncé – c’est bien leur corps qui bouge, qui fait « apparaître » les modèles sous nos yeux : dans le vertige de l’incarnation, ils sont les modèles.
« Comme tu le sais, ce que tu vas me dire va être enregistré sur ce téléphone et ton témoignage servira à l’écriture du spectacle… » Les mots de David Gauchard précisent distinctement la nature du projet. Car, dans sa direction d’acteur, le fondateur de L’Unijambiste n’entend demander pas d’imiter mais souhaite davantage restituer, faire entendre pour mieux faire voir. Comédiens et modèles sont confondus dans un même mouvement réflexif. « C’est quoi être modèle vivant ? » Cette question posée aux témoins volontaires, retransmises à Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours dans leurs écouteurs, semble être décuplée. Dans une forme de double énonciation, elle s’adresse également au comédien dans son art, l’interrogeant aussi implicitement. En définitive, « c’est quoi être comédien ? » Et la réponse est là aussi dans le corps.
Les intermèdes cinématographiques choisis vont totalement dans ce sens, les comédiens dans leur rôle, placés au même endroit que les authentiques modèles. D’abord, les voix de Michel (Piccoli) et Brigitte (Bardot) dans Le Mépris. Plus loin, Jean-Pierre (Marielle) aux inflexions inoubliables dans Les Galettes de Pont-Aven s’intercalent avec les autres prises de paroles, dans une forme d’évidence qui ne déconcerte pas. Au contraire, tout fait sens.
On suit ces déambulations qui se succèdent pour parler des corps, entrecoupées de tintements qui indiquent la fin de chaque fragment. Les anecdotes s’enchaînent, crues, cocasses ou touchantes. « Arcachon, c’est pas la baie de San Francisco », entend-on.
De même, Luc se regarde faisant à peine semblant,