Nu

Se cacher derrière les mots tout en se mettant à nu

« Il y a le corps habillé entre les séances, et le corps nu qui s’arrête de bouger. Quand je monte sur l’estrade, je ne déshabille pas le premier. C’est plutôt comme enlever un costume de scène. » Claire de Colombel

Pour ma prochaine création, je souhaite rencontrer celles et ceux qui ont fait le choix de faire le métier de modèle vivant : interroger et incarner le nu artistique, social et politique.
Mon envie est de les rencontrer, de les écouter, d’entendre leurs motivations, leurs sensations, leurs expériences, comprendre et découvrir ce métier, ses règles, ses fantasmes. Cette nouvelle pièce sera l’occasion d’inviter une dramaturge, un docteur en sociologie, une comédienne et un comédien au processus de recherche et de collectage pour écrire ensemble ce spectacle.

Pour chaque représentation, nous irons chercher en partenariat avec le théâtre : un lieu de représentation hors les murs types atelier de dessin, musée, Frac, école d’art, etc. ainsi qu’un modèle professionnel, que nous inviterons à rejoindre le plateau pour une interview en direct et une séance de nu. Nous donnerons enfin la possibilité de dessiner aux spectateurs, parmi lesquels seront dissimulés quelques dessinateurs complices. Les dessins réalisés seront exposés tel un vernissage à la sortie du spectacle, l’occasion d’un échange avec le public.

 

David Gauchard

Idée originale et mise en scène David Gauchard

Avec Emmanuelle Hiron et Alexandre Le Nours

Docteur en sociologie Arnaud Alessandrin

Dramaturgie Léonore Chaix

Création lumière Jérémie Cusenier

Création son Denis Malard

Scénographie Fabien Teigné

Visuel François Henri Galland

Création Avignon 2020

Durée estimée > 1h20

Production > L’unijambiste

Partenaires > Théâtre de St Quentin en Yvelines, Scène nationale

Espace Malraux, Scène nationale de Chambéry et de la Savoie

Théâtre de Cornouaille, Centre de création musicale, Scène nationale de Quimper

Le Canal, Théâtre du Pays de Redon

Théâtre de Bressuire, Scènes de Territoire

OARA, Office Artistique de la Région Nouvelle- Aquitaine, Bordeaux

Salle Guy Ropartz, Ville de Rennes

Etude scénographique
Recherche documentaire

Extrait de témoignage

« Je fais ça depuis presque 10 ans. Au début, c’était parce que j’étais en école d’art dramatique et que je n’avais, de toute manière, pas de problème avec le fait de montrer mon corps. Ça payait correctement et en complément de quelques autres petits boulots, ça me laissait quand même pas mal de temps à moi. J’ai eu parfois des problèmes avec mes copains qui ne comprenaient pas que je me foute à poil devant d’autres personnes. Mais bon dans l’ensemble c’est quelque chose qui a été plutôt bénéfique pour moi. Je fais ça depuis un moment maintenant et avec le recul je vois bien que de me voir belle dans les dessins depuis si longtemps m’a aidé à avoir plus confiance en moi, en mon corps et en ma féminité.

J’aime beaucoup observer les différents regards qu’ont les artistes sur moi, cela varie beaucoup d’une personne à l’autre, et je ne parle pas que de l’angle qu’ils ont de mon corps, plutôt ce que leur style de dessin traduit de leur rapport à mon corps. Ça me fait du bien de savoir que personne n’a la même perception des choses. J’aime le fait que mon boulot permette de montrer un autre physique que les corps qu’on voit d’ordinaire déshabillés et qui sont fins et musclés.

Poser ce n’est pas simple. Une pose académique dure vraiment longtemps et les positions se doivent d’inclure des tensions pour suggérer le mouvement. C’est donc un vrai effort et au bout d’une journée de boulot, je suis complètement vidée. Je n’ai jamais vraiment eu de mauvaises expériences, évidement lorsque je débarque dans une classe de prépa à la rentrée, les jeunes sont gênés et donc moi aussi. Le rapport que j’entretiens avec ceux qui me dessinent est toujours un échange. Bon après, il m’est déjà arrivé de me casser la gueule pendant une pose un peu périlleuse, c’est toujours embarrassant de se retrouver les quatre fers en l’air quand on est nue mais ce sont les risques du métier. »

 

EXTRAITS « Les yeux nus » de Claire de Colombel – Les Impressions Nouvelles

Vendredi 6 décembre

Debout, de dos, la paume de la main droite appuyée au mur, à la hauteur de la poitirine. J’immobilise le bras et je sais où va se créer la zone de tension principale. Pour le reste, ça devrait aller. Le poids du buste est réparti également sur les deux jambes, les douleurs lombaires ne devraient pas se réveiller avant trente ou quarante minutes.
Rester concentrée sur la verticalité pour retarder le moment où le corps se tasse.

Dans la salle, l’estrade sur laquelle je pose est une grosse malle de la hauteur d’une table haute. Y sont rangés les chauffages, le petit tapis de gym et le drap blanc. Elle est collée au mur et les élèves se placent autour, en arc de cercle, debout derrière des chevalets, assises au sol ou sur une chaise, derrière un tréteau qui maintient le carton à dessin dans la bonne inclinaison. Quand j’arrive, l’estrade est déjà mise en place mais les étudiantes s’installent encore. Je grimpe sur ma base mais n’enlève pas mon foulard tout de suite. Je reste en tailleur, le dos droit, accueille les sensations de l’immobilité et parcours la salle du regard. Temps préliminaire où les rôles sont inversés, jusqu’à ce que le brouhaha se dissipe, que François m’annonce la durée des premières poses et qu’il me donne le départ.

Lundi 6 janvier

Le ventre est noué. Deux semaines que je n’ai pas travaillé. Appréhension d’exposer de nouveau à des dizaines de regards ce corps fatigué qui aurait bien dormi trois heures de plus. Corps qui depuis quelques jours teste ses limites. Corps qui a bu trois soirs de suite. Corps pas très ancré qui revient douloureusement à ma conscience quand le réveil sonne. Corps qui s’est ouvert à un autre et encore empreint de lui. C’est tout cela que je m’apprête à exposer, même si les yeux qui vont s’y attarder ne le voient pas.

 

EXTRAITS « Modèle vivant » de Joann Sfar – Albin Michel

J’ai écrit toutes ces pages partagé entre la crainte qu’un livre sur le dessin n’intéresse personne et la certitude que c’est un travail sur des questions universelles. A chaque ligne, la question de la violence, du nu et de la délicatesse est posée. Je n’écrirai jamais de manuel de dessin, ça n’aurait aucun sens. Mais j’ai besoin de parler pour le dessin, parce que personne n’y comprend rien, moi le premier.

C’est une école de semi-psychiatrie. Il y a trois semaines une dame a voulu nous forcer à la regarder à poil. ça fait marrer mais ce n’est pas drôle. Elle va dans les ateliers lorsque le prof n’est pas là et elle dit aux élèves qu’elle est un modèle nu embauché par l’école et qu’elle va poser. Les élèves présents se sentent coupables car ils croient qu’ils ont oublié de noter qu’il y avait un cours de nu. Sauf que cette dame n’est pas inscrite dans l’école. Une nouvelle élève m’a écrit paniqué à ce sujet : « La fausse modèle est là, je fais quoi ? – Tu lui dis de partir. –Mais, Joann, elle ne part pas ! – Tu lui dis que je lui demande de partir ! – Elle s’en fout. Elle va se foutre à poil. » J’écris à la direction. La directrice des enseignements vient d’arriver dans l’école. Elle est obligée de venir dans l’atelier accompagnée d’une autre dirigeante et de signifier à l’instruse de se rhabiller.

Bienvenue aux Beaux-Arts.

Lorsque j’étais étudiant aux Beaux-Arts nous avions un modèle de nationalité hollandaise. Grand, maigre, beau, l’air britannique, c’est bien simple c’était le sosie du Monty Python John Cleese. Il posait systématiquement avec un chapeau vert à plume façon chasseur alpin ou Robin Hood sur la tête. Sa grosse bite, son corps maigre interminable, sa cinquantaine assumée et la plume au chapeau. Et avec les oreilles il faisait quoi ?

Des poses de cordes. Rien de plus dur. S’entortiller dans de lourds cordages qui tombent du plafond, se suspendre, et tenir la pose. J’adorais ce type. Il était drôle et avait un accent métallique genre Robocop chic.

Il dessinait des bandes dessinées pornographiques qu’il parvenait à vendre à des éditeurs genre Elvifrance. Le genre de BD dans lesquelles cinquante dessinateurs ont copié la même photo porno et tout le monde s’en fout. Mais cela ne suffisait pas pour vivre. Ni ça ni les séances de pose aux Beaux-Arts. Heureusement c’était un homme entretenu.

Des artistes américaines ont fait des affichages sauvages il y a quelques années pour dénoncer la surabondance de nus féminins dans les musées et l’absence de nus masculins. En quelque sorte c’est l’homme, ce salaud, qui tient le pinceau pendant qu’on réduit la femme au rôle de modèle ou de muse. Et elle en a marre, la femme, qu’on la mate. Je suis d’accord avec tout ça. Tout aussi d’accord que si une Athénienne venait dire que ça suffit de toujours faire des statues de mecs et qu’il faudrait aussi construire de beaux monuments en l’honneur des femmes, qu’on ne cantonnerait pas au rôle désincarné de déesses ou de nymphes, mais qu’on traiterait enfin comme des êtres qui peuvent porter elles-mêmes le discours sur leur corps, sur leur beauté.

Le nu n’a en somme que deux significations dans les esprits :

tantôt le symbole du beau et tantôt celui de l’obscène. Paul Valéry