Kok Batay

Té batar, spés kitamér, mi koz sanm ou !

Règlement de conte

Derrière ce texte aux allures sombres et l’allusion directe au célèbre boxeur réunionnais Johnny Caterine, se cache un homme qui aime plus que tout ses origines : son île, sa famille, et son métier de conteur. Son art de la scène et sa plume au service d’une grande question identitaire : Qui suis-je, aujourd’hui ? Quel héritage j’ai reçu ? Peut-on rompre la chaine de la violence, pardonner et avancer ?
Mais on entend là aussi : quel avenir pour le conte à la Réunion ? Son rapport à la musique et à l’image, l’ont convaincu de déplacer son travail en faisant appel à un musicien électro et un metteur en scène de théâtre. Kwalud et moi avons pris le temps de la rencontre, comprendre son histoire avant de comprendre l’Histoire de ce spectacle. Eviter les images d’Epinal sur la Réunion et sur l’art du conte. Proposer un univers fort et implacable, oublier le conteur et faire jaillir l’acteur. Demander à Sergio de nous donner sa vérité.

David Gauchard

Auteur : Sergio Grondin

Mise en scène : David Gauchard

Musique : Kwalud

Genre : théâtre récit
Année de création : 2013
Public : tout public
Durée : 1h

Avec Sergio Grondin

Lumières : Benoît Brochard

Collaboration artistique : Mael Le Goff

Scénographie : Fabien Teigné

Vidéo et graphisme : David Moreau

Production > L’unijambiste

Production > Karanbolaz, La Réunion
Production déléguée  > Centre de Production des Paroles Contemporaines – CPPC, Rennes (35)
Coproduction et soutiens > Le Séchoir, Scène conventionnée de St Leu, La Réunion // Le Grand Marché CDOI, La Réunion // Festival Mythos, Rennes (35) // Théâtre L’Aire Libre, St-Jacques-de-la-Lande (35) // DACOI // FEACOM // Région et département de La Réunion // Ville de St-Joseph (97)

Tournée
65

représentations

Interview

Comment as-tu rencontré Sergio Grondin ?

Par l’intermédiaire de Maël Le Goff, un producteur de Rennes qui travaillait déjà avec Sergio. Ensemble, ils avaient monté Le cabaret de l’impossible avec un conteur Breton et un conteur Québécois. Puis Sergio a eu envie d’écrire le texte Kok Batay. Maël est venu me voir : « J’ai vu ton travail, je sais ce que Sergio veut faire. Rencontrez-vous ». J’ai donc rencontré Sergio. On m’avait expliqué cette histoire de boxeur, d’identité, de Réunion, et je m’attendais à voir un créole black. D’entrée, et de moi-même, j’étais déjà dans un cliché.  J’ai acheté un globe, pour vérifier dans ma géographie mentale où se trouvait la Réunion. J’avais toujours rêvé à des voyages vers le grand nord, je n’avais jamais pensé à aller dans les îles. J’avais acheté un globe trop petit : à côté de Madagascar, La Réunion ressemblait à une tête d’épingle. Je commençais à découvrir la réalité de ce qu’était La Réunion…

Quelle fut ta rencontre avec la langue de Sergio Grondin ?

Sergio m’a fait venir directement à la Réunion. Le voyage était épique : il y avait un cyclone à la Réunion, quarante-huit heures d’attente à Paris. Je suis arrivé épuisé deux jours plus tard ! Sergio m’avait invité à fêter Noël dans sa famille du côté de son père où l’on parlait créole. Ҫa parlait beaucoup trop vite pour moi, je  comprenais seulement un mot sur trois. Ça a été ma première approche de Sergio. 
Après on est allé visiter des ronds de coqs, des combats de coqs. Mais pas un combat de coq officiel du samedi avec kermesse et tout. Non. Un petit combat de coq discret du lundi après-midi. L’ambiance autour de ces joueurs, l’alcool, l’argent en jeu, m’ont impressionné. On était entré dans le vif de l’écriture.



As-tu modifié des éléments du texte ?

Oui, j’ai gommé pas mal de choses. Le texte n’était pas définitif et parfois il résistait au plateau. J’ai retravaillé avec Sergio les tournures de phrases que je trouvais un peu « du sucre sur du miel », un peu too much, un peu trop facile, un peu trop, … Comment dire ? Je n’avais jamais travaillé avec un conteur, et je voyais certains effets de manche. Je me disais alors: « Est-ce qu’on en a besoin ? » Est ce qu’on ne pourrait pas fermer le sens davantage pour mieux « ouvrir », plutôt que d’expliquer. Il a accepté que je retouche son texte. Je ne l’ai pas transformé, mais je l’ai dégraissé, un peu.

Et il en a été de même pour l’interprétation. Parce qu’il avait cette volonté de « parler bien », je lui ai mis le crayon dans la bouche pour une diction impeccable. J’ai essayé, non pas de gommer son accent créole comme on gommerait son identité, mais de l’amener à passer par des efforts de diction pour respecter son désir de parler juste. Et aussi parce que le texte parle beaucoup de boxe, j’ai souhaité réinjecter du corps. «Il faut que tu ailles courir un peu le matin, que tu te mettes en énergie parce que ton propos raconte ça. »

Quelles sont les particularités de la langue de Sergio Grondin ?

Il y a plusieurs niveaux de langue dans le texte. Sergio avait écrit l’histoire de manière totalement linéaire comme il le fait toujours pour avoir une bonne visibilité sur le début, le milieu et le dénouement. Puis, il recompose son scénario pour créer davantage de suspens. Ce procédé nous amène à découvrir, petit bout par petit bout, les éléments qui vont constituer le puzzle final et nous conduire à la résolution tragique, ici : un inceste entre frère et sœur. Il crée des pièges et des glissements, comme par exemple à la fin quand il nous dit il dit : « je suis Sergio Grondin » Tout d’un coup, on se demande si c’est son histoire ou si ce n’est pas son histoire. Qu’est ce qui est vrai ? Et qu’est ce qui n’est pas vrai ? Sa langue c’est ça : l’art de raconter les histoires et de les entremêler pour nous perdre.

Il a une langue assez simple et directe qui nous touche très vite. Elle fait mouche, en une heure il raconte beaucoup de choses. C’est une langue très séquencée, ce qui est agréable pour la mise en scène, ça m’a permis de créer beaucoup d’images pour illustrer, et d’amener aussi beaucoup de musique. Sa langue, c’est son amour de la langue française et du créole. Il est totalement libre dans son interprétation quand il parle en créole, libre et impressionnant. Les passages en créole sont souvent les situations violentes. C’est un créole assez agressif, lié au sujet de la pièce. Sur la langue française il est aussi brillant dans le jeu que dans sa diction. C’est clair et limpide : ses images arrivent vite, elles sont efficaces.

Dans ton travail tu tisses régulièrement des liens avec le rap, peux-tu nous en parler ?

Evidemment la culture rap, Sergio il l’a. Il le dit dans son spectacle : quand il était jeune il écoutait du rap, c’était un fan de NTM. Sa vision du rap dans le spectacle est un peu clichée. A un moment il fait un rap, mais ce n’est un très bon rap : il fait le rap de l’enfant qui rêve que son père est Rocky Balboa. Je trouve que le flow n’empêche pas la poésie et qu’il renforce la vitesse à laquelle les images passent devant nous. J’aime ces moments. Quand on décide de faire stop ou de suspendre, la parole prend soudain toute sa force. Cela met le spectateur en alerte. Ce n’est pas grave si dans les chansons l’on ne comprend pas tout au mot près. On comprend l’idée, on a la sensation, on ressent l’émotion. Parfois quand on veut être très intelligent sur un texte, qu’on veut trop laisser le spectateur réfléchir à la portée du texte, on se perd. Et moi je m’y ennuie. Ça devient très intellectuel, on y perd l’essentiel et la vivacité. Une posture se met en place. Or c’est du spectacle vivant. Si on voulait, on pourrait acheter le bouquin, prendre son temps et tourner dix fois un alexandrin ou un décasyllabe à l’endroit et à l’envers pour en comprendre tous les  sens. Mais quand on joue on n’a qu’une cartouche, on n’a qu’une fois. L’acteur a choisi une option de jeu. Quand j’étais à l’école de comédien (ERAC) on pouvait passer une semaine entière sur le premier vers de Bérénice. C’était passionnant intellectuellement, mais quand on arrivait sur scène, on ne pouvait plus parler parce qu’on avait trop de choses à faire passer dans un seul vers. Je suis pour le travail à la table. Mais je suis pour le dégager dès qu’on arrive au plateau. Tout cela rejaillira grâce à l’intelligence de l’acteur.

Pour toi Kok Batay c’est un conte ou c’est un monologue ?

Quand j’ai rencontré cette langue, j’ai essayé d’amener Sergio sur mon terrain. Faire d’un conteur, un acteur et d’un conte, un monologue. Par exemple le fait d’avoir un apport scénographique important rend possible le silence. A certains moments il ne parle pas et une image ou un son prend place et quelque chose se passe. Dans  l’univers du conte, souvent le conteur est assis sur sa chaise et il parle, il parle… Il parle ou il mime. Le vide n’est pas souvent présent. Sergio réussit à être les deux, à la fois un conteur et un acteur. C’est un joueur.

 

 

Contact : Emilie Barrier 06 74 05 27 71

emilie.bar7@voila.fr

Site : www.theatreoracle.com

Je ne suis pas d’aujourd’hui, je suis né un siècle auparavant